L’île Saint-Louis, dès sa naissance, fut une petite cité à part, ville de haute magistrature d’abord, de riches financiers et de grosse bourgeoisie ensuite, d’un aspect noble et grave, tous les écrivains du siècle dernier l’ont constaté. Mercier la dépeint favorablement et fait l’éloge de sa tenue et de ses bonnes mœurs. Aujourd’hui encore, sur ces quais aux nobles demeures, dans ces rues d’un calme si parfait, on se croirait dans une sorte de Versailles insulaire, à cent lieues du Paris bruyant et agité.
En arrière de l’île Saint-Louis, devant l’arsenal, existait une autre île connue jadis sous différents noms, île aux Javiaux, île aux Meules, île Bouteclou. Au XVe siècle, c’était l’île de Louviers parce qu’elle appartenait à Nicolas de Louviers qui fut prévôt des marchands en 1468. Elle était alors, comme sa voisine, toute champêtre, un îlot de verdures, une prairie encadrée d’arbres, saules et peupliers.
En 1549, pendant les fêtes qui suivirent l’entrée solennelle de Henri II et de Catherine de Médicis, le bureau de la ville voulut donner à la royale épousée le spectacle d’un siège et d’un combat naval. Il fit donc élever dans les prairies de l’île de Louviers un petit fort et arranger un havre garni de diverses défenses. Un pont de bateaux jeté de l’île Notre-Dame à l’île de Louviers amena les troupes qui simulèrent toutes les opérations d’un siège. La fête militaire eut grand succès; la forteresse enlevée d’assaut, on passa à d’autres réjouissances, joutes, processions accompagnées, comme cela continuait à se voir de temps en temps, de quelques brûlements d’hérétiques.
L’île Louviers devint sous les règnes suivants une annexe des ports de Paris. Ce fut surtout le dépôt des bois à brûler, le port d’arrivage des longs trains de bois qui descendaient de la haute Seine, ils étaient dépecés là ou dans les fossés de l’Arsenal, le long des grands chantiers de bois flotté que le plan de Gomboust, en 1650, nous montre de la Seine aux fossés de la Bastille.
C’était aussi pour les jeunes seigneurs, prompts à mettre flamberge au vent, un petit Pré aux Clercs; en ces temps bien des affaires d’honneur se réglèrent dans l’île, où les grands tas de bois offraient des emplacements discrets convenablement abrités des regards de messieurs les exempts.
Au XVIIIe siècle, achetée par la ville 61.500 livres, l’île Louviers continua à être louée aux marchands de bois et à former une pittoresque pointe en avant des ports de Paris, tout près du port Saint-Paul, très animé, rempli, en outre du mouvement si important de la batellerie ordinaire, de celui des arrivées des coches d’eau de la basse Seine.
Les hautes piles de bois, les édifices de bûches entassées disparurent de l’île Louviers en 1843, lorsque le petit bras de Seine qui la séparait de la rive fut comblé. Les maisons des rues Coligny et Schomberg s’élevèrent. L’île Louviers avait cessé d’exister.
L’extrémité de l’île Saint-Louis est restée pittoresque avec la grande estacade de bois supportant une passerelle, qui rattache la pointe où fut le grandissime hôtel de Bretonvilliers à l’ancienne île des marchands de bois, jadis dominée par les ombrages du mail, par les pavillons de l’Arsenal et par les bâtiments des Célestins. Tout a bien changé ici, disons-nous, heureux cependant de garder encore la pittoresque estacade.
UNE PORTE, 15, QUAI BOURBON