De ces quais de la Cité, la vieille Lutèce, comme accoudée aux bordages de son navire, pouvait regarder d’âge en âge Paris grandir et se développer, et suivre les spectacles changeants et variés, qui se déroulaient par-dessus l’animation des ports, le mouvement perpétuel de la rivière.

Au sud, devant l’Université et la Montagne où s’effile si haut, au milieu de tant de clochers inférieurs, la flèche de Sainte-Geneviève, dont la tour nous est restée, c’est la rive de la Tournelle avec la tour des galériens, le port du Mulet, les bateaux de bois, les maisons de la rue de la Huchette que remplacent au XVIIe siècle, les bâtiments de l’annexe du vieil Hôtel-Dieu subsistant encore sous saint Julien le Pauvre, les maisons serrées au-dessus de la rivière sans quai ni berge entre le petit Châtelet et le pont Saint-Michel, avec de simples ruelles et des escaliers descendant à la Seine, la rue du Chat-qui-Pêche et la rue des Trois-Chandelles, aujourd’hui Zacharie...

Après le pont Saint-Michel jusqu’au Château-Gaillard, c’est le quai des Augustins, le plus ancien de Paris. C’était jusqu’au XIIIe siècle une saulaie et une prairie basse inondée à la moindre crue de la Seine. En 1312, comme le quartier se bâtissait autour du couvent et de l’église des grands Augustins, qui venaient de remplacer le pauvre monastère des frères Sachets, Philippe le Bel ordonna la construction d’un quai de pierre de taille pour en finir avec les envahissements de la Seine.

Du pont Saint-Michel, alors Pont-Neuf, à la tour de Nesle, il y eut ainsi un mur solide avec quelques escaliers entre des espèces de demi-tours. C’était au XVIe siècle la promenade des parlementaires; les graves magistrats après les journées au palais y venaient prendre l’air au milieu du populaire. Au XVIIIe siècle, c’était le quai aux marchands de volaille, on l’appelait la Vallée en souvenir de la prairie depuis longtemps disparue, et quand le couvent des grands Augustins tomba après la Révolution, l’Empire construisit sur son emplacement le marché à la volaille et au gibier, dit aussi de la Vallée, tant les vieilles appellations ont de peine à disparaître.

Ce petit bras de la Seine par les temps de sécheresse était souvent presque à sec: le Bourgeois de Paris rapporte qu’en 1448 «la Seine était si petite qu’à la Toussaint on venait de la place Maubert tout droit à Notre-Dame, à l’aide de quatre petites pierres, et hommes, femmes et petits enfants sans mouiller leurs pieds, et devant les Augustins jusqu’au pont Saint-Michel et quatre ou cinq lieux en telle manière pour venir au Palais du roy par la porte de derrière».

RESTES DE L’ÉGLISE SAINTE-MARINE, 1840

Au nord de la Cité, du pont Notre-Dame au port Saint-Landry, c’étaient les ports de la rive droite, les innombrables bateaux du port au foin, du port aux vins, c’était la Grève, l’antique port de la Hanse des Marchands, puis en descendant la Seine une autre vallée, la Vallée de Misère avec ses étroites ruelles des boucheries et écorcheries, cloaques aux ruisseaux rouges débouchant à la Seine au pied des murailles du grand Châtelet.

Le quai de l’Ecole et le quai de la Mégisserie ou de la Ferraille, construits au XIVe siècle et refaits sous François Ier, pittoresque bordure du Paris de la rive droite, étaient aussi coupés de distance en distance par des arches donnant accès à la rivière pour les lavandières ou les chevaux; il y avait l’arche Popin, aux lavandières Sainte-Opportune, l’arche Marion prolongeant la rue Thibeautodé, l’arche Bourbon sous l’hôtel de Bourbon, l’arche d’Autriche au Louvre; l’arche Popin est restée la dernière jusqu’en 1840.

La pointe orientale de la Cité faisant face à l’entrée de la Seine dans Paris, au bout du jardin de l’Archevêché qui recouvre le cloître et la petite église de Saint-Denis du Pas, ainsi que le terrain Notre-Dame, est attristée aujourd’hui par un funèbre établissement qui occupe ainsi la plus magnifique situation à la pointe du vaisseau de Lutèce.