Il était là «vêtu d’une cotte de camelot, un surcot de tiretaine sans manches, un mantel de taffetas noir autour du cou, moult bien peigné et sans coiffe et un chapel de paon blanc sur la tête.» Il faisait étendre un tapis à l’ombre et s’asseyait avec ses gens au milieu d’un cercle de peuple et de plaideurs, écoutant avec conscience les plaintes et les dires de chacun, expédiant rapidement les affaires, ainsi qu’il faisait aussi sous le chêne légendaire de Vincennes. Les temps sont bien changés et la manière de rendre la justice aussi. Ces façons expéditives et simplifiées doivent bien offusquer tous les procéduriers successeurs de saint Louis en ce palais, devenu aujourd’hui le Louvre de la chicane.
C’est ici que Louis IX voulut faire justice du sire de Coucy, dans la fameuse affaire des trois pauvres jeunes gens de Flandre, en pension dans l’abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois près Laon, qui, surpris par le farouche Enguerrand en train de chasser des lapins sur ses terres, furent incontinent pendus. «Le bon roi droiturier, aussitôt qu’il sut et ouït la cruauté du seigneur de Coucy, le fit appeler et ordonna qu’il vînt à la cour pour répondre de ce fait et vilain cas.» Le roi très courroucé fit prendre Coucy par ses sergents d’armes et quand il l’eut dans les fortes pierres de la tour du Louvre, il appela au Palais les barons pour juger l’affaire. Malgré l’opposition des seigneurs, Louis IX était très décidé à faire mettre à mort le sire de Coucy; il fallut, pour le fléchir, les plus vives prières de tous ces barons; enfin il consentit à laisser Enguerrand de Coucy racheter sa vie par des fondations de chapelles et par une énorme amende convertie en bonnes œuvres, appliquée aux hôpitaux et à des constructions d’écoles et de couvents.
Roi très sage, toujours mû par les plus louables intentions, Louis IX fut aussi un législateur s’efforçant d’améliorer l’état social par ses Etablissements, essais de codification et de réglementation, d’atténuer ou de réprimer les brutalités féodales, de faire régner l’ordre et la paix autant qu’il était possible dans la complication et l’enchevêtrement des privilèges féodaux. De son règne datent pour Paris une législation et des règlements pour les Métiers, et tout d’abord une réforme de la prévôté.
Jusqu’alors la prévôté de Paris était un office de magistrature qui s’achetait, et dont l’acquéreur ou les acquéreurs, car on vit quelquefois deux bourgeois s’associer pour l’achat, entendaient bien tirer tout le bénéfice possible, par l’exercice rigoureux de ses droits fiscaux et de ses privilèges. Louis IX supprima la vénalité de l’office, il fit de la prévôté de Paris une fonction à la nomination et aux gages de la couronne, et y plaça en 1258 un homme honnête et zélé pour le bien public, sévère pour tous, Etienne Boileau, lequel entreprit une réglementation de tous les métiers, c’est-à-dire des artisans et marchands, qu’il rangea en cent confréries ou corporations. Cet ensemble de règlements portant le titre de Livre des métiers, et dont les registres sont conservés aux Archives, fut la charte des corporations parisiennes pendant des siècles et servit de base aux traités de police, à toutes les codifications analogues qu’on eut à rédiger par la suite. Une partie importante des règlements d’Etienne Boileau s’appliquait à la navigation, aux différents ports, à la puissante corporation des Marchands de l’eau, laquelle avait la part belle dans la région parisienne et, par des privilèges quelque peu abusifs, tendait à constituer au profit des bourgeois de la hanse parisienne le monopole du commerce sur la haute et sur la basse Seine.
Cette corporation des Marchands de l’eau allait, en fournissant les premiers prévôts des marchands, constituer dès 1268 la municipalité parisienne, souvent en lutte avec les prévôts du roi et le roi lui-même.
En même temps Louis IX donnait l’impulsion aux études, créait des collèges, et tout en respectant ou confirmant les privilèges de l’Université et des Ecoliers, essayait de maintenir en certaines limites la turbulence souvent excessive de ces derniers.
Au chevalier du guet chargé de la police avec soixante sergents à pied et à cheval, saint Louis adjoignit le guet bourgeois fourni par les marchands et les gens des métiers.
Les sergents du Châtelet, chargés de protéger la ville contre des malfaiteurs trop nombreux, n’étaient pas tous d’honnêtes gens non plus; on trouve dans Joinville une anecdote qui montre assez en quelle défiance on devait quelquefois les tenir. Trois de ces sergents s’étant mis un soir en embuscade en un carrefour se jetèrent sur un clerc qui rentrait chez lui et, après l’avoir assommé, le détroussèrent si complètement qu’ils ne lui laissèrent que sa seule chemise. Le pauvre garçon rentra en courant chez lui, se rhabilla quelque peu, et saisissant une arbalète s’en fut à la poursuite de ses voleurs, suivi d’un enfant qui lui portait un fauchard. Le clerc les rattrapa et tout d’abord en abattit un d’un trait d’arbalète; les autres se mirent à fuir. Le clerc toujours furieux précipita sa course, sous les rayons de la lune qui était claire et brillante; comme l’un des fuyards voulait enjamber une haie pour passer dans un courtil, le clerc d’un coup de fauchard lui trancha presque une jambe, puis sans s’arrêter il rejoignit le troisième qui cherchait à se réfugier dans une maison et lui fendit la tête jusqu’aux dents.
L’AUTEL ET LES RELIQUES DE LA SAINTE-CHAPELLE, XVe SIÈCLE
D’APRÈS LE MANUSCRIT DE JUVÉNAL DES URSINS