Le prévôt, d’une fenêtre de cette maison aux Piliers, harangua la multitude et lui annonça l’occision qu’il venait d’ordonner. Il dit que l’exécution de ces «faux, mauvais, et traîtres» conseillers du Dauphin avait été faite pour le bien commun du royaume de France et requit le peuple de vouloir bien le soutenir pour continuer l’œuvre de défense et de salut. Et alors au milieu des clameurs, au bruit des armes brandies, les Parisiens crièrent «qu’ils avouaient le fait et qu’ils voulaient vivre et mourir pour le dit prévôt».
Toujours accompagné de sa troupe armée le prévôt retourna au Palais auprès du Dauphin, après lui avoir envoyé deux pièces de drap rouge et pers, pour munir de chaperons aux couleurs parisiennes tous les gens du Palais et du Parlement. Les corps des maréchaux de Champagne et de Normandie étaient restés exposés sur le perron; on ne les enleva que le soir pour les faire porter dans une charrette jusqu’à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, où les religieux n’osaient ni les recevoir ni les enterrer sans l’assentiment du terrible prévôt.
Le prévôt des marchands ne perdit pas de temps, après ces événements, et s’efforça de prendre en main le gouvernement en composant le conseil du Dauphin de gens du parti bourgeois; il travaillait aussi à rallier à son parti les gens des communes, les bourgeois des bonnes villes et tentait d’établir une confédération, une ligue de défense contre le parti de la noblesse, tout en recherchant en même temps la dangereuse et peu sûre alliance du roi de Navarre.
Pendant quelques semaines encore le Dauphin demeura à Paris à la discrétion d’Etienne Marcel. Le Dauphin avait pris le titre de Régent du Royaume, vain titre, dont le pouvoir était entre les mains du conseil composé de l’évêque de Laon, du prévôt et des échevins. Il était si bien captif en ce Palais qu’un chevalier, qui avait tramé une évasion du jeune prince, fut décapité aux Halles par ordre du prévôt.
Une nuit, environ un mois après l’affaire du Palais, c’est-à-dire vers la fin de mars, le grand Pont ou pont aux Changeurs (alors en bois) vit filer sous sa grande arche une barque se dissimulant dans l’obscurité. C’était le régent qui s’enfuyait. Deux hommes, Thomas Fouguant maître charpentier ou maître des eaux, et Jean Perret ou Métret, maître de l’arche du grand Pont, deux fonctionnaires des services de la navigation, avaient ouvert au régent l’arche du Pont barrée chaque soir. A la fin de mai suivant quand la lutte fut dans son plein, ces deux hommes qui probablement étaient restés en correspondance avec le Dauphin furent saisis et cruellement punis. Le prévôt des marchands leur fit couper la tête en Grève et fit ensuite écarteler les corps, dont on suspendit les quartiers aux portes de la ville.
Au moment où le pauvre Jean Perret mettait la tête sur le billot, le bourreau, saisi soudain d’une attaque d’épilepsie, roula à terre tout écumant. Dans la foule quelques-uns émus de pitié criaient déjà au miracle et disaient que Dieu montrait par là qu’on faisait mourir injustement les condamnés. Peut-être le populaire allait-il s’opposer à l’exécution, mais un avocat du Châtelet, qui voyait la chose des fenêtres de la maison de ville, cria aux assistants qu’il n’y avait là nul miracle, attendu que maître Raoullet, le bourreau, était connu pour être sujet à cette maladie, et sur cette explication, fermant la bouche aux pitoyables, la justice du prévôt eut son cours.
Des deux côtés on se préparait activement à la guerre inévitable. Le Dauphin aussitôt libre s’était mis à rassembler des troupes. La noblesse des provinces voisines lui fournissait des gens d’armes; les villes elles-mêmes, malgré les appels pressants de Marcel refusaient de suivre la commune de Paris dans la voie révolutionnaire où elle s’était engagée, enfin les Etats généraux se réunissaient à Compiègne sur la convocation du régent, et, tout en maintenant quelques-unes des réclamations auxquelles avait fait droit la Grande ordonnance, lui accordaient les subsides qu’il demandait.
Etienne Marcel, aux prises avec toutes les difficultés d’une situation terrible, déploya la plus grande énergie, il poursuivit avec une grande célérité les travaux de l’enceinte et travailla non moins vivement à organiser les forces parisiennes. Les portes étaient gardées sévèrement. Pour plus de sûreté il fit forger une quantité de grosses chaînes attachées aux maisons d’encoignures des rues, lesquelles chaînes à la moindre alerte, étaient tendues et fixées, et pouvaient se doubler rapidement de barricades construites avec des tonneaux remplis de terre.
La Seine en amont et en aval fut barrée chaque soir par des chaînes: dans l’île Notre-Dame, aujourd’hui Saint-Louis, un rempart muni d’un fossé servit de lien aux deux parties de l’enceinte.
Le château du Louvre était tombé au pouvoir des Parisiens, qui en avaient tiré une grande quantité d’artillerie conduite aussitôt à la maison de ville, et le prévôt avait mis une garnison dans la forteresse royale.