Pendant ce temps, dans ce malheureux royaume en proie à l’anarchie, les paysans fatigués d’être foulés et écrasés par tous les partis, remplis d’une frénétique fureur par les pillages des gens d’armes, par les dévastations des routiers, se soulevèrent à leur tour.

Le mouvement de la Jacquerie, né en terre picarde, s’étendit dans tous les pays limitrophes du territoire parisien; les Jacques victorieux d’abord se livrèrent aux plus horribles excès, faisant, dans un délire de vengeance, payer cher à la noblesse accusée de tout le mal, depuis Poitiers, tant de maux soufferts, une servitude si longue.

Devant les bandes de farouches laboureurs révoltés, courant à leur tour par les campagnes déjà ravagées par tant de routiers, les châteaux tombaient l’un après l’autre, du moins ceux qui n’étaient pas suffisamment forts et garnis, et, sur les ruines des châteaux incendiés, les Jacques massacraient sans pitié gentilshommes et nobles dames.

Ce fut un mouvement irrésistible d’abord; les compagnies de routiers anglais rencontrées par ces troupes de paysans étaient écrasées, aussi s’écartaient-elles prudemment. Les moutons enragés ne se connaissaient plus. Le vide se faisait devant eux, les villes fermaient leurs portes et attendaient isolées dans un cercle d’incendies. Les familles nobles échappées aux tueries fuyaient vers des terres que l’insurrection n’avait pas encore gagnées. Alors la noblesse de tous ces pays, se sentant menacée par l’orage, n’attendit pas qu’il eût fondu sur elle; les châtelains se réunirent, rassemblèrent des gens d’armes et descendirent en Picardie où cette chevalerie bardée de fer rencontrant en rase campagne les Jacques mal armés et mal dirigés, en fit d’effroyables carnages.

Marcel avait entrevu la possibilité de lier ensemble les deux mouvements, l’insurrection bourgeoise de Paris et la révolte populaire des campagnes, marchant contre un adversaire commun, la Noblesse, et il avait cherché à négocier un accord avec les chefs de la Jacquerie en leur envoyant des secours. A ce moment, au commencement de juin 1358, la duchesse de Normandie, femme du Dauphin, la duchesse d’Orléans et environ trois cents dames et demoiselles de la noblesse se trouvèrent en grand péril dans la ville de Meaux où elles avaient cherché refuge avec très peu de défenseurs. Les Jacques marchaient sur la ville peu sûre elle-même et disposée à prendre parti pour eux. «Le comte de Foix et le captal de Buch, émus,» dit Froissart, «de la pestilence et l’horribilité qui couraient sur les gentilshommes de France,» se jetèrent dans la ville avec quarante lances. Il était temps! Aux Jacques venait de se joindre un corps de sept à huit mille Parisiens envoyés par Marcel, sous le commandement d’un épicier de la rue Saint-Denis nommé Pierre Gilles. La bataille fut rude et sanglante; les gentilshommes surexcités, combattant sous les yeux des dames réfugiées, rompirent par des charges violentes les rangs des assaillants, en abattirent de grands monceaux et poursuivirent tant qu’ils purent les débris des malheureuses bandes «et en tuèrent tant qu’ils en étaient tous lassés et vannés, et les faisaient sauter en la rivière de Marne».

L’autre allié de Marcel, le roi de Navarre, Charles le Mauvais, tout en se maintenant en bonnes relations avec Paris, se déclarait néanmoins contre les Jacques. Les nobles du Beauvoisis étaient venus implorer son aide.—«Ne souffrez pas que gentillesse soit mise à néant, si ces Jacques durent longuement et que les bonnes villes soient de leur aide, ils mettront gentillesse à néant et du tout détruiront.» Charles se rendit à ses raisons, mais non sans stipuler quelques conditions avantageuses pour sa politique personnelle, et il marcha contre les Jacques dont il fit grand carnage à Clermont, après avoir pris leur chef par trahison.

L’insurrection des Jacques cruellement réprimée, Etienne Marcel se trouva au plus profond de ses embarras. Toutes les forces du Dauphin et de la noblesse allaient se réunir contre Paris. De quel côté chercher aide et appui? Etienne Marcel, l’échevin Charles Toussac et les chefs du mouvement cherchèrent le salut du côté du roi de Navarre, qui revenait sous Paris avec des forces importantes pour tirer parti des événements. Ils allèrent le chercher à Saint-Ouen, l’amenèrent à la maison de la ville et le nommèrent capitaine de Paris. Les meneurs de la commune criaient Navarre! Navarre! pour entraîner le peuple, mais les cris n’avaient pas beaucoup d’écho.

Le Dauphin de son côté réunissait diligemment ses forces et arrivait sous la ville. A la fin de juin il était au pont de Charenton et menaçait Paris du côté de l’Est, tandis que vers le nord et l’ouest, Anglais et Navarrais tenaient les champs. Charles de Navarre poursuivait ses trames, négociait avec les uns et les autres, attendant l’occasion de faire son profit des fautes de tous et des malheurs de ce pays ravagé, de ce royaume en dissolution.

UNE DES CHEMINÉES DE LA GRANDE SALLE