Était-il, on peut le répéter, un point de la capitale française qui méritât plus le respect que cet antique berceau de la grande ville, que l’île des Parisii, la vieille aïeule Lutetia, devenue peu à peu la Cité? Au lieu d’abattre tous les souvenirs monumentaux, que l’injure des siècles avait profondément entamés, mais qui pouvaient être soignés et gardés, que n’a-t-on pensé à les conserver, à les relever même, très religieusement, à sauver ce qui pouvait être sauvé des anciens cadres et des anciens aspects, ou bien, que n’a-t-on songé au moins à élever sur cet emplacement sacré, sur ce sol aux superbes souvenirs, un monument à la gloire du vieux Paris?

Hélas! à part la cathédrale et quelques tours du Palais, l’illustre cité de Paris n’existe plus que dans les livres, elle a été sans pitié étouffée et écrasée. Qui peut nous rappeler encore ce qu’il y eut, jadis, à la place du colossal amas de pierres neuves d’aujourd’hui, chargeant la nef parisienne entre ses châteaux d’avant et d’arrière, entre le Palais et Notre-Dame?

Pauvre nef parisienne, si elle ne sombre point sous le poids, en dépit de sa fière devise, c’est que sa carène fut finement et merveilleusement taillée! Mais c’est grand’pitié tout de même de voir à la place de l’antique cité disparue, cet énorme entassement de bâtisses cubiques, maussades, par destination sévères et tristes, parfois sinistres, en cet endroit déjà admirablement disposé par la nature, sur cet emplacement consacré par l’histoire, et qui devrait être l’écrin des souvenirs respectés.

Qu’avons-nous mis là, nous, Parisiens du XIXe siècle? Des édifices destinés à des services fort utiles sans doute, mais qui ne sont point à étaler au point le plus noble, le plus glorieux d’une ville, des casernes de police, un immense Hôtel-Dieu comme un dépôt central de germes infectieux, bâti juste au moment où la science réclamait l’éparpillement des hôpitaux à la périphérie des villes, alors que la nécessité ne forçait plus, comme jadis dans les villes fermées, à les garder dans l’enceinte. Et pour comble, enfin, une Morgue à la pointe de l’île, sans doute comme ornement ajouté aux splendeurs gothiques du chevet de Notre-Dame!

Voilà ce que nous avons si lourdement étalé ici, le réalisme plat à la place de la poésie, l’ennui administratif que l’on pourrait voiler, les laideurs ou tristesses qu’il serait bon de cacher.

LE JUBÉ DE NOTRE-DAME, DÉMOLI EN 1725

C’est par-dessus toutes ces choses que, vestige sublime d’un grand passé surnageant à l’engloutissement général, domine la vieille cathédrale, Idéalité persistante au milieu des sévères réalités ou des banalités enlisantes.

Le Palais de la Cité, c’était la résidence des magistrats de la province gallo-romaine, demeure solide, défendue par des tours. Des empereurs probablement, pendant le temps de leurs séjours dans le nord des Gaules, y passèrent aussi; plus tard, à la place des préfets romains, s’installèrent les chefs francs qui peu à peu, passant le Rhin et les profondes forêts du Nord-Est, se taillaient des petits royaumes dans les débris de l’empire assailli de toutes parts.

Longtemps les rois francs des premières races se contentèrent des fortes constructions romaines du Palais de la Cité, transformant peu à peu ce palais, l’adaptant à leurs habitudes, restaurant et reconstituant ce que touchait le temps, ou ce que ruinait la guerre,—car il eut à jouer bravement son rôle de forteresse pendant les sièges soutenus contre les Normands.