Les représentations de la Grande salle cessèrent; d’ailleurs à côté de ce qui se disait en chaire sur Henri et son gouvernement, ou de ce qui s’imprimait contre lui, les satires théâtrales de la Basoche eussent paru bien pâles. Dans ces temps d’effervescence et de passions violentes recourant très vite aux épées et aux arquebuses, les représentations eussent facilement fait naître des bagarres et des tueries.
Le roi de France par un simple édit supprima son confrère le roi de la Basoche; cela passa plus facilement que plus tard la suppression du duc de Guise. A partir de ce temps le royaume de la Basoche subsista, mais sans monarque, comme une sorte de république gouvernée par un simple chancelier.
La décadence commençait, la montre générale fut supprimée également. Seule la Basoche du Châtelet conserva la coutume de la cavalcade corporative de la montre, qu’elle continua à faire à cheval et en grands costumes jusqu’à la Révolution.
L’institution de la Basoche du Palais, attaquée à la tête, voyait ainsi se perdre tous ses us et coutumes. Il n’y avait plus lieu de reprendre les vieux divertissements dramatiques, le théâtre régulier était né alors, avec les comédiens de métier remplaçant les anciens confrères de la Passion, à l’hôtel de Bourgogne et ailleurs.
Des anciennes traditions de la Basoche il ne restait plus, à l’entrée du XVIIe siècle, que la plantation du May et le plaidoyer de la cause grasse. Ce plaidoyer hérita de la faveur générale, et ce fut là seulement désormais que la verve des enfants de la chicane, leur penchant aux joyeusetés satiriques purent se donner carrière. Ce fut la soupape de sûreté laissée par les graves parlementaires à la gaieté de la population jeune et remuante du Palais.
LE PLAIDOYER DE LA CAUSE GRASSE
Tous les ans, le jeudi de la semaine de carnaval, le jour de Carême-prenant, se plaidait solennellement au Palais, avec tout l’appareil des tribunaux réels, devant des basochiens enrobés faisant fonctions de magistrats, ce qu’on appelait la cause grasse, c’est-à-dire une cause scandaleuse, une affaire burlesque réservée dans l’année pour la circonstance, ou bien, lorsque manquait la cause suffisamment grivoise, une affaire fictive, imaginée à propos de quelque événement, de quelque aventure galante, et qui mettait sur la sellette sous des noms supposés, très clairs pour le monde du Palais, des personnages réels, parfois même des gens de justice, des gens du Châtelet surtout, sur lesquels on aimait à dauber.
«Le sujet de la cause solennelle ou cause grasse, dit M. Victor Fournel dans son étude sur la basoche, était choisi de longue date, ainsi que les jeunes clercs ou aspirants avocats à la langue bien pendue, juges, demandeurs et défendeurs, qui devaient faire assaut de joyeusetés dans leurs réquisitoires et plaidoiries, au milieu des éclats de rire de l’assistance, de la gaîté malicieuse et narquoise soulevée par tous les traits piquants décochés à des personnalités connues de tous, joyeuse humeur que portait au comble à la fin le jugement prononcé par la cour basochiale, avec un air de gravité comique à dérider le vieux juge le plus renfrogné, arrêt assaisonné de tous les attendus et tous les considérants burlesques possibles.»
Supprimée à certaines époques en raison de sa trop forte gauloiserie, rétablie ensuite sur les réclamations des clercs qui promettaient de montrer plus de retenue, mais retombaient bien vite dans la grivoiserie dévergondée, le plaidoyer de la Cause grasse fit jusqu’au XVIIIe siècle retentir des éclats d’une gaîté souvent trop épicée les voûtes graves du Palais. Le XVIIIe siècle licencieux s’offusqua des licences de la Basoche et abolit définitivement la Cause grasse.