Des anciens usages de la Basoche vieillie, dépouillée de ses antiques privilèges, il ne subsista que la plantation du May. Puis le pauvre arbre, dont la verdure enrubannée égayait la vieille cour, au bas du perron fameux par tant de scènes dramatiques, disparut à son tour, peu avant la Révolution. En 1772, à la démolition du Perron, de la galerie aux Merciers et du trésor des Chartes, il était encore là. Sans doute, il ne cadrait plus avec le pédantisme classique des nouvelles constructions, car on abolit le May, gracieux et naïf symbole des antiques coutumes en train de disparaître.
De nouveau la Révolution allait donner des spectacles tragiques à la cour du Palais; si le May avait vécu quelques années de plus, il aurait pu voir, pendant des mois, les condamnés du tribunal révolutionnaire sortir par une porte basse à droite du perron, et monter juste à son pied dans les charrettes fatales.
Au commencement de la Révolution, la Basoche en fermentation forma un bataillon particulier de la garde nationale, à l’uniforme rouge avec épaulettes et boutons d’argent; mais à la suppression des corporations ce corps particulier dut disparaître et ses hommes furent versés dans d’autres bataillons parisiens.
Aux siècles du moyen âge, dans le Palais même, à côté du royaume de la Basoche, florissait un autre État, l’Empire de Galilée, nom arboré par la communauté des clercs de la Chambre des comptes, fondée probablement vers la même époque que celle des clercs du Palais.
Le haut et souverain Empire de Galilée tirait son nom d’une petite rue tournant dans l’enclos du Palais, à côté des rues de Nazareth et de Jérusalem. Ces appellations bibliques n’avaient pas pour origine un ghetto, comme certains l’ont pensé, elles étaient un souvenir des croisades, et venaient de bâtiments construits ici par saint Louis pour loger des pèlerins de Terre Sainte.
Sous Henri II, pour réunir à la cour des comptes quelques bâtiments annexes, on édifia au-dessus de la rue la jolie arcade de Nazareth, pavillon de style Renaissance décoré d’élégantes sculptures, de consoles à mascarons et de figures de Jean Goujon. Après la disparition de la cour des comptes, l’arc de Nazareth fut une des entrées de la préfecture de police; à la démolition de la préfecture et de tout ce qu’elle recélait encore de vieux débris du Palais, l’arc fut transporté à l’hôtel Carnavalet où il est maintenant réédifié dans le Jardin.
L’empereur de Galilée possédait des attributions semblables à celles du roi de la Basoche, il était le chef de la corporation, le juge souverain avec ses suppôts, de toutes les affaires de la communauté. L’empire de Galilée, de même que le royaume de la Basoche, avait ses solennités et ses grands jours. La veille et le jour des Rois, les sujets de l’empire de Galilée s’organisaient en bandes bruyantes et se mettaient en marche, derrière leur souverain entouré de sa cour et de ses gardes, drapeaux flottants, musiques en tête, pour s’en aller porter le gâteau des Rois chez tous les membres de la cour des comptes, régalant les assistants de danses morisques, de divertissements divers et d’aubades.
L’empereur de Galilée tomba du même coup qui supprima le roi de la Basoche sous Henri III, et fut remplacé lui aussi par un simple chancelier. L’empire survécut et parvint, caduc et déchu, dépouillé de ses privilèges, jusqu’à la Révolution qui lui porta le dernier coup.
Au temps de Louis XIII, quand Salomon de Brosse a terminé la reconstruction de la Grande salle détruite par le grand incendie de 1618, le Palais a pris une nouvelle physionomie qu’il va garder pendant cent cinquante ans, jusqu’aux grands changements de la fin du dernier siècle, préludes des transformations et reconstructions de notre temps.
Il n’a plus l’aspect purement féodal de sa grande époque, c’est un assemblage pittoresque d’édifices et de bâtiments de toutes sortes, enchevêtrés les uns dans les autres, juxtaposés et superposés. L’ensemble est confus; la pointe ouest de l’île de la cité, le château de proue du vaisseau de Lutèce, n’a plus ses grandes et nobles lignes d’autrefois, mais l’entassement de tous ces bâtiments qui sont venus peu à peu s’accoler aux grosses tours, s’accrocher en parasites aux belles architectures, prendre possession de tous les recoins libres, constitue au vieux Palais une physionomie grouillante et compliquée tout à fait curieuse.