C’est donc l’épouse proclamée innocente qui est la reine dont parle Villon dans sa ballade des dames du temps jadis,
..... la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jetté en ung sac en Seine?
Jeanne de Bourgogne, rapporte la tradition, de son hôtel placé au pays des Ecoles, sur le chemin du Pré aux Clercs, voyait journellement passer et repasser les jeunes gens de l’Université et pouvait à son aise jeter son dévolu sur ceux qui lui plaisaient et les attirer en son logis. Le bel écolier, mystérieusement introduit le soir par quelque poterne, était conduit en une chambre de la tour de Nesle, laquelle était pourtant séparée de l’hôtel par une rue, ce dont ne s’inquiète pas beaucoup la tradition qui au besoin inventerait des passages secrets sous la rue. En cette tour, l’écolier trouvait bon repas, bon gîte et le reste, mais il ne sortait pas vivant. Avant le jour, Jeanne de Bourgogne rassasiée quittait le pauvre écolier; celui-ci tout étourdi encore et radieux de son bonheur, recevait un bon coup de dague et rapidement était jeté en Seine d’une fenêtre de la tour. Quand le cadavre échouait sur une berge de Passy ou de Saint-Cloud, on attribuait le crime aux malandrins de Paris, on enterrait le pauvre diable et tout était dit. L’écolier Buridan plus méfiant que les autres et mis en soupçon par les disparitions successives de compagnons partis pour bonne fortune et jamais revenus, fut plus heureux et sortit de la tour de Nesle autrement que par la fenêtre, car il vécut longtemps et devint même, trente ans après, recteur de l’Université.
Voilà le roman, la sombre légende de l’hôtel de Nesle, simple tradition très grossie et très dramatisée sans doute des désordres connus de Jeanne de Bourgogne et de son goût pour messieurs les écoliers, fantaisie de grande dame cherchant à égayer les jours de son veuvage.
Était-ce en souvenir pour ces escoliers qu’elle fonda par testament avec le prix de l’hôtel de Nesle le collège de Bourgogne rue des Cordeliers, remplacé au siècle dernier par l’école de Médecine?
En 1350, l’hôtel de Nesle était habité par le roi Jean le Bon au retour de son sacre à Reims. C’est là, qu’après les fêtes de son entrée solennelle, il fit arrêter et décapiter le comte d’Eu et de Guines, connétable de France, qui venait par traité de s’engager à livrer Guines au roi d’Angleterre.
En 1380, le duc de Berry, second fils de Jean le Bon, l’un des oncles de Charles VI, acheta l’hôtel pour en faire son logis de Paris. C’était un prince magnifique, aimant les arts, le luxe et les bâtisses somptueuses comme il l’a prouvé par ses constructions de Bourges et par ses châteaux.
Le duc Jean de Berry apporte aux bâtiments de Nesle des adjonctions et des embellissements nombreux. L’hôtel de Nesle devient entre ses mains une résidence vraiment princière. Il occupe un grand triangle ayant la tour et la porte de Nesle à sa pointe, la Seine d’un côté, le rempart de l’autre; un long corps de logis très richement décoré tient tout le troisième côté séparé par une ruelle, la rue de Nevers actuelle, du couvent des Grands-Augustins et des jardins de l’hôtel de l’abbaye de Saint-Denis.
LA TOUR JEAN-SANS-PEUR. ÉTAT ACTUEL