A la fin du XIVᵉ siècle, au séjour Barbette réédifié, habitait la reine Isabeau de Bavière qui au milieu d’une petite cour dissolue, menait toujours sa vie de faste et de désordres. Cette vie licencieuse bien connue de tous, ces fêtes masquées, ces déportements dont l’écho dépassait les murs du séjour Barbette, devinrent un tel scandale public qu’un jour un moine Augustin nommé Jacques Legrand osa, dans un sermon solennel prêché devant la reine et s’adressant à elle, se faire l’interprète de l’indignation générale.—«Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien vous dire qui ne vous fut agréable mais votre salut m’est plus cher que vos bonnes grâces; je dirai donc la vérité, quels que doivent être vos sentiments à mon égard. La déesse Vénus règne seule en votre cour; l’ivresse et la débauche lui servent de cortège et font de la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes qui assiègent sans cesse votre cour corrompent les mœurs et énervent les cœurs... Partout, noble reine, on parle de ces désordres et de beaucoup d’autres qui déshonorent votre cour.»
UNE PORTE DANS LA COUR DE LA MAISON RUE DU JOUR Nº 25
Ce dur langage ne pouvait être bien reçu, Isabeau et les dames de sa suite se récrièrent, mais aux reproches le moine répondit plus bravement encore, sans se soucier de la colère des familiers de la reine qui parlaient de le faire jeter à l’eau.
En ce petit séjour Barbette, très vaste hôtel qui tenait tout le carré formé aujourd’hui par les rues Vieille-du-Temple, des Francs-Bourgeois, Payenne, du Parc-Royal et de la Perle, avec l’entrée principale rue Vieille-du-Temple,—Isabeau en relevailles d’un enfant mort en naissant, reçut le 20 novembre 1407, la visite du duc d’Orléans, pour le moment trop lié avec elle et qui resta à souper. Ce souper devait lui coûter la vie. C’était l’occasion attendue depuis longtemps par le duc de Bourgogne. Assez tard dans la soirée, un valet de chambre du roi, acheté par Jean sans Peur, vint demander le duc d’Orléans et lui dit que le roi l’envoyait quérir hâtivement pour choses importantes.
Le duc immédiatement fit seller sa mule et quitta l’hôtel Barbette, suivi seulement de deux écuyers montés sur le même cheval et de quatre ou cinq valets porteurs de torches, car il était venu en petite compagnie. Ils avaient à peine fait quelque chemin dans la rue obscure et déserte, que soudain de l’ombre d’une ruelle il leur tomba sur le corps dix-huit hommes, les uns à pied, les autres à cheval. Dès la première poussée un coup de hache abattit la main du duc d’Orléans qui n’avait pu se mettre en défense et criait: «Je suis le duc d’Orléans!»
—C’est ce que nous demandons! à mort! à mort!
En un instant le duc fut jeté à bas de sa mule et percé de coups. Retourné à terre par les assaillants et encore terriblement martelé, il mourut la tête écrasée, projetant sa cervelle sur les pavés, et avec lui périt un de ses écuyers, un jeune Allemand qui, renversé aussi en le défendant, se coucha sur son maître pour lui servir de bouclier.
Au bruit le cheval qui portait les deux écuyers avait pris peur et s’était emballé; lorsque à une certaine distance ils purent se rendre maîtres de leur monture, les deux écuyers revinrent sur leurs pas et arrêtèrent en route la mule du duc.
Les maisons noires s’éclairaient çà et là de lumières, on s’éveillait au bruit, mais on n’osait bouger. Les deux écuyers s’approchèrent du groupe des assassins acharnés encore sur les cadavres; on leur cria de reculer s’ils ne voulaient subir le sort des autres, puis, la besogne bien terminée, les meurtriers s’échappèrent en criant au feu, et en jetant des chausse-trapes derrière eux pour empêcher la poursuite.