En somme, la légende s’appuie sur des faits avérés. Il est parfaitement certain que Catherine se faisait suivre partout des astrologues attachés à sa maison, on trouve même au château de Blois, où elle mourut, un observatoire astrologique sur la tour du Foix.

Si la colonne, comme on le pense aussi, fut un monument commémoratif élevé par Catherine à la mémoire de son époux Henri II[D], bien qu’il soit extraordinaire qu’aucune inscription n’ait consacré cette destination pieuse, les astrologues de la reine utilisèrent ce monument à deux fins, et nous pouvons lui laisser sa vieille réputation de piédestal de sorciers.

Catherine vécut une douzaine d’années en son palais; fêtes, divertissements, intrigues de toutes sortes, intermèdes pour tant de drames et de catastrophes sanglantes s’y succèdent, pendant ces jeunes années de l’hôtel abritant la vieillesse tragique de Catherine. C’est là, qu’à la veille de la grande journée des barricades, le duc de Guise, arrivé à Paris malgré la défense du roi, descendit sans débotter avant de se rendre à l’hôtel de Guise. Après une longue et délicate conversation, la reine mère se mit en sa chaise à porteurs et emmena au Louvre le duc de Guise qui marchait à pied à côté de la chaise au milieu des acclamations de la foule ligueuse, remuée par l’arrivée de celui qu’elle appelait son sauveur, acclamations qui le suivirent de rue en rue, jusqu’au palais où l’attendait Henri III blême de rage et hésitant à le faire daguer sur l’heure. La crise suprême commençait pour les Valois.

Le Balafré et Catherine devaient huit mois après s’en aller mourir tous deux à Blois, à quelques jours de distance. A la mort de Catherine couverte de dettes, l’hôtel de la Reine fut saisi par les créanciers comme une simple maison de particulier; la liquidation laborieuse ne se termina qu’en 1601 par la vente de l’hôtel au comte de Soissons, fils du prince de Condé.

Les mânes de la première propriétaire durent tressaillir au temps de l’affaire des poisons, en 1680, quand la comtesse de Soissons compromise avec La Voisin ainsi que d’autres grandes dames, pour des histoires de sorcellerie et surtout pour des emplettes de poudre de succession, fut obligée de quitter l’hôtel et la France pour éviter de comparaître devant la chambre ardente.

L’agiotage, c’est-à-dire l’empoisonnement moral, les poudres de succession appliquées aux fortunes, s’installa ensuite à l’hôtel de Soissons au moment de la fièvre de spéculation inoculée par Law. Quand la rue Quincampoix fut fermée, le camp des agioteurs se transporta d’abord place Vendôme, puis le prince de Carignan, à qui appartenait alors l’hôtel de Soissons, sollicita du Régent le privilège de cette Bourse errante et l’établit dans ses jardins.

Curieux tableau que ce camp de l’agio, cette Bourse de la Régence, dans les jardins de Catherine. Cela ne ressemblait guère à la Bourse du Commerce que l’on trouve aujourd’hui à la même place, c’était plutôt une espèce de kermesse financière. Le prince de Carignan fit construire plus de six cents baraques louées chacune 500 livres par mois, ce qui lui donnait un revenu mensuel de 300,000 livres. Dans les allées du jardin où ces baraques élégantes s’alignent sous les arbres, une foule bigarrée se presse; des carrosses, des chaises à porteurs amènent grands seigneurs et belles dames, spéculateurs à cordons bleus, joueuses en falbalas. On spécule, on intrigue, on danse et l’on rit, malgré la terrible crise qui sévit et les ruines qui s’accumulent. Les danses aux violons sous les tentes ou sous les ombrages alternent avec la danse des écus, jusqu’à la chute définitive du système amenant la ruine totale de tant de gens.

Il y avait jadis toujours un peu de spectacle et de gaîté dans tout, même en des choses qui ne nous semblent pas devoir en comporter. Quelle distance entre la cohue noire de la Bourse actuelle, hurlante et vociférante en son temple grec, et le marché financier de la Régence, coquet, fleuri et enrubanné, digne d’être peint par Watteau, où sur des airs de menuet s’écroulent les fortunes, où tant de grands seigneurs, entraînés dans le branle financier, se ruinent en faisant des grâces, quitte à se brûler la cervelle en sortant de leurs hôtels patrimoniaux perdus, après avoir légué leurs fils au roi pour ses armées et leurs filles à Dieu pour ses couvents.

A la mort du prince de Carignan, l’hôtel de Soissons fut encore une fois mis en vente par des créanciers et faute d’acquéreurs livré aux démolisseurs en 1749. Tout disparut; de l’édifice de Catherine augmenté par les successeurs, il ne demeura debout que la fameuse colonne sous laquelle s’éleva en 1772 la rotonde de la halle aux blés, avec quelques rues circulaires tournant autour. Primitivement cette halle n’était qu’une grande cour ronde à ciel ouvert, on la recouvrit dix ans après de la coupole que nous avons connue.

La halle aux blés vécut un peu plus d’un siècle. Son tour vint de tomber, pour être remplacée par la Bourse du Commerce, mais la colonne de Catherine fut heureusement respectée encore, et avec elle continuent à planer, sur un quartier bien transfiguré et très prosaïque, le vieux souvenir historique et la légende romanesque.