Plus tard, quand la ville, grandissant toujours, fera la conquête d’autres villages et hameaux suburbains, on aura la ferme des Mathurins, le buisson Saint-Louis, le champ de l’Alouette, le Gros Caillou, etc...
BAS-RELIEF DE LA MAISON DE L’ANNONCIATION, 89, RUE SAINT-DENIS
Le Paris de la rive droite est traversé par deux grandes artères perpendiculaires à la Seine, la grande rue Saint-Denis qui se relie par le pont au Change à la Cité et par le pont Saint-Michel à la ville universitaire, et la grande rue Saint-Martin qui mène au pont Notre-Dame. Une troisième grande voie parallèle au fleuve, la grande rue Saint-Antoine, reliée par des petites rues tournantes à la grande rue Saint-Honoré, traverse Paris de l’est à l’ouest et forme avec les deux autres ce qu’on appela alors la Croisée de Paris. Ces trois rues, ce sont des rivières charriant des flots humains, entre des berges fort étroites aux maisons serrées; il y coule sans cesse une foule pressée et tassée de cavaliers et de piétons, de charrettes, de litières et de carrosses.
Ce sont des rues bruyantes et houleuses, toujours encombrées, toujours retentissantes, mais dont la foule change vingt fois de caractère suivant la région traversée; plus bourgeoise en certains endroits où sont les gros marchands, plus ouvrière à certains carrefours, près des quartiers où, dans toutes les maisons et toute la journée, frappent, tapent, cognent sur le fer ou le bois, les gens de métiers; plus populacière sur certains points et haillonneuse çà et là, montrant plus de truands et de mendiants aux abords des cours de Miracles où gîtent les truandailles, la lie toujours prête à remonter à la surface.
En passant au long des moutiers, sous les grands murs appuyés de contreforts, sous les églises, le flot des passants est plus sombre; il y a plus de soutanes noires, plus de frocs de bure. La rue est plus noire aussi du côté du Châtelet, au pays des procureurs et de la basoche, tandis qu’en s’approchant des régions aristocratiques, aux environs du Louvre à l’ouest ou de l’hôtel Saint-Paul dans la région de l’est, elle devient plus élégante, égayée par des chaperons de gros bourgeois ou des pourpoints de jeunes seigneurs, par les harnois brillants de quelques gens d’armes, par des toilettes de belles dames voisinant à pied ou chevauchant à mules, avec petits ou grands cortèges, pour visites ou promenades. Le point de rencontre de ces artères principales, la Croisée de Paris, est aux abords du Châtelet juste au point le plus serré et le plus populeux, où le Paris de la rive droite commence, où les maisons forment un conglomérat de toits et de pignons, sillonné et comme fendillé par un réseau de ruelles étroites qui sinuent autour du grand Châtelet, cette antique forteresse défendant jadis la tête du pont de Lutèce, rebâtie et refaite plus d’une fois, devenue au centre de la ville une sombre cage à prisonniers, le siège de la juridiction de la prévôté et vicomté de Paris, c’est-à-dire aussi un nid de justiciers redoutables, de tout ordre depuis le simple clerc du greffe jusqu’au tourmenteur chargé de questionner les patients sur le terrible chevalet.
ENTRÉE DE LA RUE SAINT-DENIS, LA GRANDE BOUCHERIE, LE MARCHÉ DE L’APPORT-PARIS ET LE CHATELET
De plus, outre ses prisonniers et ses gehenneurs, comme si ce n’était assez pour son renom sinistre, ce redoutable paquet de tours cache encore autre chose de plus lugubre, il abrite une morgue pour les cadavres rejetés par le flot sur les berges de la rivière ou laissés par la nuit au coin des carrefours malfamés.
C’est ici le quartier des bouchers, les noms des rues le disent assez, rue Triperie, rue de la Place-aux-Veaux, rue du Pied-de-Bœuf, de la Tuerie... Juste devant l’entrée du Châtelet, c’est-à-dire du passage voûté traversant la forteresse, se trouve la Grande Boucherie de l’Apport-Paris, un vaste bâtiment de pierres au rez-de-chaussée avec étage de bois largement ouvert pour l’aération.