Il n’y a qu’à ouvrir les vieux chroniqueurs pour en avoir maintes et maintes preuves. La grande ville de Paris se tirait particulièrement bien de ces occasions, les gros bourgeois donnaient de leurs personnes dans les cortèges, les corporations, les quartiers cherchaient à se distinguer, le menu peuple s’esbaudissait et comme chacun y allait tout naïvement bon jeu bon argent, personne, malgré le penchant bien connu des Parisiens à la raillerie, ne songeait à se moquer si quelque chose du programme venait à clocher. La rue Saint-Denis avait donc le privilège des cortèges royaux aux circonstances solennelles, après le sacre, lors des noces princières, ou autres joyeux événements, comme au retour des campagnes victorieuses. Philippe-Auguste qui avait pavé notre rue, fit son entrée triomphale au retour de sa campagne de Bouvines, lorsque, au milieu d’une allégresse inouïe et de fêtes générales qui n’en finissaient plus, il ramena le comte de Flandre Ferrand, son vassal enfin vaincu, si bien enferré sur un chariot.
Aux entrées princières, tous les carrefours, tous les parvis d’église, tous les endroits où pouvait un instant stationner un cortège, recevaient des décorations particulières, en quelque sorte comme les reposoirs aux processions de la Fête-Dieu, et servaient de théâtre à des divertissements particuliers. On y élevait des machineries à surprises, des échafauds pour des représentations de mystères ou d’allégories, des tréteaux pour jongleurs et jongleresses, des lices pour combats simulés; on y dressait des tables bien garnies pour rafraîchir le cortège, tandis que pour le populaire, les fontaines, au lieu d’eau, coulaient du vin ou de l’hypocras.
Quand l’empereur Charles IV vint faire visite à Charles V en 1378, le prévôt de Paris, le chevalier du guet, le prévôt des marchands, les échevins s’en furent au-devant de lui jusqu’à mi-chemin de Saint-Denis, suivis de dix-huit cents bourgeois à cheval, vêtus de robes mi-partie blanc et violet. A la Chapelle Saint-Denis l’empereur, qui voyageait en litière parce qu’il avait été pris en route d’un violent accès de goutte, quitta cette litière et se hissa sur un cheval noir richement caparaçonné, envoyé par le roi.
Le cortège se remit en marche et trouva, l’attendant en avant de la porte Saint-Denis, le roi de France avec les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bar, les archevêques de Reims, de Rouen et de Sens, les évêques de Paris, Laon, Beauvais, Noyon, Bayeux, des abbés de grandes abbayes, tous à cheval, avec une quantité de seigneurs de la cour et d’innombrables chevaliers. Le roi, vêtu d’une cotte hardie d’écarlate vermeille et d’un manteau fourré, montait un grand palefroi blanc. Outre les hauts et puissants seigneurs laïques et ecclésiastiques dessus dits, il était accompagné de tous les fonctionnaires de la cour: chambellans, chevaliers d’honneur, maîtres d’hôtel, écuyers, huissiers, pannetiers, échansons, sommeliers en nombre, plus cinquante-deux valets de chambre et soixante sergents d’armes, foule étincelante et chatoyante vêtue de velours et de satins aux couleurs éclatantes. Pour juger de la magnificence des costumes, il suffit de citer les queux et écuyers de cuisine vêtus de houppelandes de soie et aumusses fourrées à boutons de perles.
Après que les monarques se furent salués, embrassés et complimentés, le cortège se remit en marche et descendit la rue Saint-Denis dans l’ordre suivant: trente sergents d’armes à pied tenant tout le travers de la rue pour ouvrir le passage, ensuite les gens de l’empereur, huit cents chevaliers de France avec un nombre infini d’écuyers, tous vêtus et montés magnifiquement, le chancelier de France et les conseillers du roi, le prévôt de Paris, le maréchal de Blainville à la tête des écuyers du roi, la garde d’honneur de l’empereur composée de gentilshommes français conduits par le seigneur de Coucy et le comte de Saarbruck, tous descendus de cheval, marchant en files serrées un bâton au poing et entourant le roi et l’empereur. Après les huissiers d’armes à pied, s’avançaient les frères du roi, le frère de l’empereur, une quantité de seigneurs allemands et français; derrière ce groupe vingt chevaliers à pied et vingt-cinq arbalétriers, puis les archevêques et les évêques, les chevaux de parement du roi, tout le reste de la cavalcade, et pour clore la marche, le prévôt des marchands, le chevalier du guet avec ses archers et sergents et les bourgeois.
Grâce aux bonnes mesures prises, le défilé de l’interminable cortège se fit dans le plus grand ordre sans trop grande presse et sans accident, au grand émerveillement des gens qui n’avaient vu «telle ni si bonne ordonnance de telle multitude».
La réception de la reine Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI, eut un autre caractère que ce grandiose et chevaleresque défilé. C’était une fête en même temps, une marche nuptiale coupée de réjouissances, et la rue Saint-Denis vit ce jour-là passer dans le flamboiement des drapeaux et des bannières, entre deux interminables murailles de tapisseries de haute lisse, de verdures et de fleurs, et sous un ciel de draperies de soies, un éblouissant cortège de nobles dames en grands atours, toutes les princesses de la cour, toutes les femmes de la haute noblesse de France.
LA FONTAINE MAUBUÉE, RUE SAINT-MARTIN. ÉTAT ACTUEL
Supposons-nous un instant dans une de ces maisons enguirlandées, pavoisées de la base au faîte et garnie de spectateurs penchés sur toutes les saillies, de têtes pressées à toutes ses ouvertures grandes ou petites, aux larges fenestrages où pendent des tapisseries ou des étoffes brillantes, et jusqu’aux lucarnes du toit.