LA TOUR PETAUDIABLE, QUARTIER DE LA GRÈVE
A la chapelle Saint-Jacques, autre arrêt devant une haute chambre encourtinée montée sur un échafaud où de grandes orgues faisaient éclater leur musique. La plus grande station fut au Châtelet devant lequel avait été élevé un castel de charpente avec tourelles «assez fortes, dit Froissart, pour durer quarante ans,» et gardé à tous ses créneaux par des hommes d’armes armés de toutes pièces. Au milieu sur un lit richement paré était une femme représentant madame sainte Anne.
En avant de ce castel, dans un espace fermé de palissades on avait planté un petit bois, une garenne où se trouvait «grand foison de lièvres, de lapins et d’oisillons, courant ou voletant dans la ramée». Quand le cortège déboucha devant le Châtelet, un grand cerf blanc sortit du bois et s’en vint devant le lit de justice de sainte Anne, comme pour chercher asile contre les attaques d’un lion et d’un aigle qui le suivaient de près. Alors parurent douze belles jeunes filles l’épée nue à la main, qui se mirent devant le cerf pour repousser les assaillants...
La nuit était venue quand le cortège, arrêté à chaque rue par d’autres jeux, parvint à la Cité, après avoir passé le pont Notre-Dame, couvert entièrement d’un ciel de soie vermeille étoilée, et gagna la cathédrale, du haut de laquelle, ainsi que fit plus tard Mᵐᵉ Saqui, s’envola un acrobate qui, sur une corde tendue de la tour au pont aux Changeurs, descendit en chantant et tenant de chaque main un cierge allumé.
Louis XI à son tour, au début de son règne, fit par notre grande rue Saint-Denis une entrée mémorable dans sa bonne ville de Paris, qu’il avait très à cœur de s’attacher, en prévision des futures luttes qu’il pressentait devoir bientôt soutenir contre les grands vassaux de la couronne, ces princes trop rapprochés du trône, et dont l’ambition et les compétitions funestes avaient causé tant de maux depuis cent ans. D’autres entrées, bien mémorables pour d’autres causes, dans l’intervalle avaient eu lieu: entrée du duc de Bourgogne, entrée des Armagnacs, entrée des Anglais et enfin entrée par escalade avec rude bataille par les rues, des troupes du roi de France arrachant Paris à l’étranger. Il fallait faire oublier tout cela, rejeter dans l’ombre du passé les vieux souvenirs des discordes, les maux soufferts, la longue défiance de Charles VII contre Paris, défiance justifiée, il faut le dire, par le vieil esprit de sédition couvant perpétuellement dans le sein de la bonne ville si prompte aux colères.
L’évêque de Paris, le Parlement, le prévôt de Paris, le prévôt des marchands et les échevins tous vêtus de robes de damas fourrées de martre, accueillirent le roi à son arrivée en avant de la Bastille Saint-Denis, et le prévôt des marchands lui présenta les clefs de la ville.
Devant l’église Saint-Lazare dans le faubourg, dernière station avant l’entrée, un héraut d’armes à cheval, splendidement costumé aux couleurs et armes de la ville attendait le roi. Il prenait pour nom Loyal cœur et présentait au roi, galante attention du corps de ville, cinq dames en superbes atours montées sur de magnifiques chevaux, blasonnés à la nef parisienne. Dans le costume de chacune de ces dames se distinguait une grande lettre richement brodée et les cinq lettres réunies formaient le mot PARIS.
Tous les princes et grands seigneurs du royaume, comme au sacre, tenaient leur place dans le cortège royal et déployaient un luxe extraordinaire. Dans cette étincelante chevauchée de princes se remarquaient le fils de Jean sans Peur tué à Montereau, le vieux duc de Bourgogne, Philippe le Bon qui allait, en cette occasion, éblouir les Parisiens de son faste dans sa résidence de l’hôtel de Bourgogne et son fils, le comte de Charolais, destiné à devenir plus tard le grand adversaire de Louis XI, Charles le Téméraire.