Le cortège des funérailles de Charles VII peut donner une idée de ces funèbres processions, la chronique de Jean de Troyes nous en donne le détail: en avant du corps marchaient deux cents «povres personnes» en robes et chaperons de deuil, portant torches armoriées de quatre livres de cire; le corps suivait dans une litière portée par les officiers
LE PRESBYTÈRE DE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS. JOURNÉES DE JUILLET 1830
des gabelles de Paris, au-dessus de cette litière couverte d’un riche drap d’or, se voyait la pourtraiture en cire du roi Charles revêtue de l’habit royal, couronne en tête et sceptre en main. Le duc d’Orléans, le comte d’Angoulême, le comte d’Eu, Dunois, Jean Juvénal des Ursins, grand chancelier, tous à cheval, menaient le deuil. Derrière eux, marchaient six coursiers couverts de velours noir et montés par six pages en habit de deuil, puis deux à deux et à pied tous les officiers de l’hôtel royal, «tous vestus de deuil angoisseux».
Mais indépendamment de ces journées exceptionnelles, la rue Saint-Denis en temps ordinaire, avec la simple circulation habituelle dans le cadre de la vie journalière, offrait par elle-même assez de variété d’aspects pour intéresser et émerveiller l’étranger entrant dans Paris et le bon bourgeois en flânerie. Certes tout a bien changé; il n’y a plus d’occasion de spectacles extraordinaires aujourd’hui pour notre rue, et sur tout le parcours règnent une uniformité de lignes générale et une monotonie de détails répondant à l’uniformité de la vie. Ainsi passent les gloires de ce monde.
Où sont les beaux pignons ouvragés qui virent passer toutes ces choses d’autrefois, les pignons à charpente en ogive, ou cintrées ou en trèfles, les façades égayées de sculptures, quadrillées de pans de bois, cherchant toutes à se diversifier par quelque irrégularité de structure ou d’ornementation? On n’en retrouve plus guère de ces témoins de la vieille gloire de la rue, quelques-uns çà et là, fort abîmés et comme honteux parmi les lignes bien régulières des maisons neuves, ou parmi d’autres qui ne sont que de vieilles personnes déguisées et fardées, dissimulant leur âge sous des rhabillages trompeurs.
Où sont les vieilles églises qui coupaient de distance en distance la file des pignons laïques par un pignon plus ouvragé, le couvent de moines ou de nonnes sur le compte desquels on aimait à médire en bons voisins? Moutiers et églises sont tous tombés, sauf l’église Saint-Leu-Saint-Gilles.
Qu’est devenu le carrefour macabre des Saints-Innocents devant la porte des Charniers? La joyeuse et si bien vivante rue Saint-Denis ne s’offusquait pas du grand cimetière ouvert là, et qui la dévorait génération après génération. Elle ne s’en attristait guère et acceptait le voisinage avec la philosophie de l’habitude. Au temps de l’occupation anglaise, époque de désastres et de tristesses, on y représenta pendant des mois, sur un théâtre élevé dans le cimetière même et adossé aux charniers, la grande Danse Macabre en costumes appropriés, la Mort menant le branle des vivants, depuis le pape et le roi jusqu’au pauvre gagne-deniers. D’août 1424 au carême suivant, ce spectacle fantastique, dans ce décor si bien approprié, fit courir les Parisiens au grand cimetière.
Les galeries des charniers se remplissaient d’ossements déterrés, enlevés à la terre dévorante pour faire vite place à d’autres. On surélevait ces galeries en laissant aux maisons voisines la vue de toutes ces têtes de morts empilées sur des tas d’ossements; n’importe, les rez-de-chaussée des galeries pliant sous leur funèbre fardeau se garnissaient de petites boutiques et d’échoppes vendant lingeries et colifichets de mode.
Bien rares sont devenues les maisons qui ont pu voir défiler ces cortèges de rois et de reines, considérer de tous leurs yeux, de toutes leurs fenêtres grandes ouvertes, la belle Isabeau en joyeux atours et le roi Louis XI somptueusement habillé, ce qui n’était guère son habitude, passant à cheval sous un dais porté par les échevins. Il y en a une pourtant au coin de la rue des Prêcheurs, une façade vieille, noire et flétrie qui, sous ses rides, garde les traces des coquetteries de son jeune temps. Vieux atours en triste état, hélas! Son poteau d’angle sur la rue des Prêcheurs est un arbre de Jessé sculpté du haut en bas, figuration en sculpture de la généalogie de Jésus-Christ. A la base est le patriarche Jessé endormi, du sein de qui jaillit un tronc d’arbre qui porte sur des rameaux étagés à droite et à gauche des statuettes de rois de Juda et enfin la Vierge et le Christ.