En attendant ces jours d’expansion formidable, choux et carottes poussent encore sur l’emplacement de la place Vendôme, et des tuiles se fabriquent encore réellement aux Tuileries. La rue Saint-Honoré, aussitôt après les Quinze-Vingts et l’église Saint-Honoré, devient rue de grand commerce; drapiers, fourreurs, orfèvres, rubanniers, étalent leurs riches marchandises dans les boutiques des rez-de-chaussée, occupant quelquefois avec leurs apprentis logés en famille la maison tout entière, ce qui n’est pas difficile, lorsque aux endroits très serrés, aux bons carrefours, la maison pressée entre deux voisines n’a que deux fenêtres de largeur, si ce n’est une.

Aux abords des Halles se dresse dans la rue Saint-Honoré, au carrefour de l’Arbre Sec, la croix du Trahoir ou du Tiroir, sur le nom de laquelle on a bien disserté. De fondation très ancienne, la croix du Trahoir avait dû déjà être plus d’une fois renouvelée, lorsque François Iᵉʳ dut la refaire encore, en l’arrangeant comme couronnement d’une petite fontaine octogone.

Il est probable, suivant Berty et d’autres, que son nom lui vient de ce que l’on triait ici les animaux amenés pour les boucheries voisines. Cette explication étant trop simple, on allait jusqu’à voir dans la croix du Trahoir ou Tiroir un souvenir du supplice de Brunehaut, le lieu où s’était arrêtée la cavale farouche qui traînait attachée à sa queue par les cheveux, par un pied et par un bras, le cadavre de la rivale de Frédégonde, déchiquetée aux pierres et aux ronces du terrain. Comme le supplice de Brunehaut n’eut pas lieu à Paris, la croix du Tiroir ne pouvait en marquer la place.

De même pour le nom de l’Arbre Sec. Son nom primitif devait être l’Arbrissel, l’arbrisseau, enseigne d’une maison, on en avait fait l’Arbre-Sec, un nom qui éveillait l’idée de la potence, arbre éminemment sec bien qu’il porte souvent de très gros fruits; la confusion d’ailleurs était justifiée par le voisinage de la croix du Trahoir où s’exécutaient les arrêts de justice du territoire de Saint-Germain-l’Auxerrois. Les appellations pittoresques abondent dans le quartier, il se trouve entre la rue Tirechappe et la rue des Bourdonnais le fief de chasteau Festu qui donnait son nom à cette partie de la rue Saint-Honoré. Château-Festu, d’après les recherches de M. Cocheris qui en a trouvé plusieurs dans le Paris du moyen âge, était un nom ironique donné à d’antiques constructions branlantes et sans valeur.

En arrière des maisons bourgeoises et commerçantes bordant la grande voie passagère, quelques pignons et tourelles de nobles hôtels se lèvent sur des jardins. Il y a là le grand hôtel jadis de Nesle, de Bohême, puis d’Orléans, où la reine Catherine de Médicis bâtira l’hôtel de Soissons. Au XVIᵉ siècle, les Filles repenties en occupaient une partie, laissant vides de grands logis avec hautes tours d’escalier sur la rue de Guernelle ou Grenelle-Saint-Honoré qui devait devenir plus tard la rue Jean-Jacques-Rousseau.

Et la rue du Jour, qui va rejoindre la rue Montmartre, s’appelle alors rue du Séjour. C’est un séjour royal, un logis de Charles V à l’angle de la rue Montmartre; au XVIᵉ siècle le séjour de Charles V fut transformé en un bel hôtel Renaissance et il en demeure au numéro 25 de notre rue du Jour, un superbe morceau dans la cour, une magnifique entrée d’escalier encadrée de sculptures, surmontée d’une imposte fermée d’un grillage en fer forgé aux initiales P. M.; il reste encore deux consoles ayant jadis porté des bustes absents aujourd’hui, à côté d’une large porte d’écurie également ornée de sculptures, sans compter çà et là d’autres jolis détails épargnés lors des adaptations et transformations.

On retrouve ici les bouchers, la violente et redoutable corporation qui opprima Paris dans le grand trouble bourguignon; près de la croix du Tiroir est la boucherie de Beauvais, grande boucherie contiguë au marché à la friperie des Halles. Les piliers des Halles commencent là sur la rue de la Tonnellerie pour aller rejoindre les piliers de la place du Pilori, en tournant autour de cet amas incohérent de bâtiments, maisons et grands hangars qui constituent le grand marché où s’approvisionne la ville.

On se trouvait là au centre du mouvement, au confluent des grandes voies qui sans cesse amènent des flots d’allants et venants, et justement, sur ces points de rencontre, les grandes voies s’étranglaient en rues tourmentées plus étroites, presque des ruelles, où le flux et le reflux des passants se trouvait plus gêné.

Par la rue de la Ferronnerie longeant le cimetière des Innocents ou par des ruelles passant derrière Sainte-Opportune, il fallait gagner la rue Saint-Denis, la descendre un instant et continuer par les rues des Lombards et de la Verrerie. La rue de la Ferronnerie n’avait de maisons que sur un côté, regardant en face, par-dessus le cimetière et les galeries des charniers, les maisons de la rue aux Fers.

On sait qu’il ne fallait pas plus d’une voiture arrêtée pour la barrer complètement. Le 14 mai 1610, dans un encombrement causé par une voiture de tonneaux et un fardier transportant des pierres, se trouva pris le carrosse dans lequel Henri IV, avec quelques seigneurs, se rendait à l’Arsenal pour faire visite à Sully malade, à la veille de partir pour faire sacrer la reine Marie de Médicis à Reims, et de courir ensuite aux armées rassemblées pour une grande guerre longuement méditée, qu’il espérait faire aboutir à une paix bien assise, à une Europe remaniée et mieux équilibrée, en entravant les puissances inquiétantes et en achevant avec tous les matériaux français demeurés hors frontières l’édifice d’une grande France.