Le carrosse royal, robuste et large caisse à lourds ornements, fermé seulement par des rideaux de cuir, dut s’arrêter dans l’étroite rue, devant la maison d’un notaire nommé Poutrain. Comme les seigneurs remplissant la voiture se penchaient pour découvrir la cause de la presse, un homme surgit de l’ombre sous l’auvent d’une boutique, profita de ce que l’escorte royale était rejetée en arrière, et sans opposition de personne, put monter sur le moyeu d’une roue pour enfoncer un couteau dans le flanc d’Henri IV.

Le crime de Ravaillac favorisé par un vulgaire accident arrêtait tout. Les armées déjà en branle reprenaient le chemin de leurs garnisons, le grand projet était abandonné et les destins de l’Europe modifiés sans doute.

L’endroit précis où mourut le Béarnais, bon maçon qui recimenta l’édifice national si lézardé, était près de la place aux Chats, à la jonction des rues de la Chaussetterie et de la Ferronnerie, c’est-à-dire sur un point enlevé par notre moderne rue des Halles, entre la rue des Bourdonnais et la rue des Déchargeurs.

Longtemps l’enseigne «Au bon roi Henri» avec un buste du roi sur la façade de la maison du notaire Poutrain, subsista pour rappeler l’événement qui changea probablement tant de choses; la transformation du quartier des Halles a fait tomber cette maison et les trois quarts de la rue. La Révolution avait supprimé

LA RECLUSE DU CIMETIÈRE DES INNOCENTS

le buste, et le commerçant occupant alors la maison avait mis, à la place du roi, le grand Marat sur l’enseigne, d’autres disent même le grand Ravaillac.

Et rien maintenant ne remémore plus au Parisien qui passe ici que sur tel ou tel point précis de son pavé le sang de Henri IV a coulé. Laissons de côté toute idée politique et plaçons-nous au seul point de vue historique: ne restituerait-on pas ainsi à nos rues une partie de l’intérêt que la régularisation et le parti pris de l’uniformité leur ont enlevé, si l’on rappelait par une pierre, une plaque, un petit édicule, les faits plus ou moins importants dont elles ont été le théâtre, si l’on s’efforçait de réveiller et de fixer autant que possible ces traditions qui s’oublient, tant et tant de souvenirs qui se perdent peu à peu?