Ce qui reste de la rue des Lombards a changé de commerce et semble voué surtout aux produits pharmaceutiques, où déjà les enseignes de droguerie, les Barbe d’or, les Mortier d’or ont plus d’un siècle d’âge.

A côté des souvenirs des vieilles corporations, des noms d’antiques bourgeois de temps fort lointains surnagent dans l’immense Paris de leurs arrière-descendants, appliqués encore, après bien des siècles, aux rues qu’ils ont habitées et qu’ils ne pourraient guère reconnaître. Cette longue gloire posthume refusée à tant de gens importants dans leur temps, et dont le souvenir s’éteint sous des couches successives d’autres gens non moins importants, le boulanger Quiquetonne la connaît; il faisait sans doute d’excellent pain blanc, mais à quelle époque? La rue s’appelle encore rue Tiquetonne de son nom à peine estropié. C’est aussi un boulanger sans doute qui fut le parrain de la rue Jean-Pain-Mollet; celle-ci a perdu ses droits séculaires de bourgeoisie de nos jours seulement, lorsque la rue de Rivoli, la rencontrant sur son chemin, l’avala d’une bouchée.

PIGNON DE LA RENAISSANCE RUE DU DRAGON

Les Bourdon, Adam et Guillaume, furent au XIIIᵉ siècle de notables bourgeois et commerçants qui, sans doute, perpétuèrent quelque temps leurs boutiques et leur lignée; leur rue s’en appelle encore rue des Bourdonnais. Pierre Coquillier, riche bourgeois du XIIᵉ siècle, survit depuis sept cents ans, grâce à la rue Coquillière, qui, au XVIᵉ siècle, aboutissait à un moulin sur le rempart, à peu près où se trouve aujourd’hui la Banque de France.

Jusqu’aux dernières démolitions de la Cité, la rue Cocatrix garda le nom de Geoffroy Cocatrix, échanson de Philippe le Bel. De même pour Jehan Tison et Jehan Lantier ou Jehan Lointier, Aubry le Boucher, Guérin-Boisseau ou Guérin-Boucel, Simon le Franc, Pierre Sarrazin, Geoffroy l’Angevin, Bertin Poirée ou Porée. Guillot dans son Dict des rues de Paris parle de tous:

Emprès la rue Jehan Lointier
Là ne fus-je pas trop lointier
De la rue Bertin Porée...

Ces braves gens ne furent pourtant point des seigneurs importants, de hauts personnages ou des échevins, mais tout simplement de bons bourgeois, des commerçants ouvrant boutiques achalandées dans ces rues qu’ils baptisèrent et leurs noms ont traversé les siècles.

Pierre Oilard, bourgeois de Paris, eut moins de chance, son nom donné à sa rue se transforma en Pierre au Lard, à cause, dit-on, du voisinage d’un marché aux pourceaux qui amena la confusion. De même le nom de Jehan Portevin, autre bourgeois, a subi une altération aussi sensible, sa rue étant avec l’âge devenue la rue Portefoin.

En ces temps où les noms des rues n’étaient point fixés ne varietur par des plaques, les fantaisies de la langue et de l’oreille les dénaturaient facilement et il est curieux de suivre les variations successives de certaines appellations en parcourant les anciens plans. Amenées par la mauvaise prononciation, ces modifications ont parfois été un peu fortes; qui retrouverait par exemple dans la rue Boutebrie, le nom primitif d’Érembourg ou Éremburge de Brie. Parallèle à la grant rue de la Harpe, cette voie si importante du quartier latin, on la trouve appelée rue du Bout-de-Brie sur le plan Truschet et Bourg-de-Brie sur le plan Gomboust.