Pour la rue Gît-le-Cœur, il n’y a point à chercher sous le nom ainsi orthographié quelque légende terrible et sanglante, il faut choisir seulement entre deux parrains, l’un aristocratique, Gilles Cœur, un des fils de Jacques Cœur, l’argentier de Charles VII, et l’autre très démocratique: Gilles Queux, maître queux, cuisinier ou rôtisseur, ce dernier beaucoup plus probable. Forgier l’Asnier est devenu Geoffroy l’Asnier, pour une petite voie très pittoresque de la paroisse Saint-Gervais.

TOURELLE DE LA RUE DU JARDINET DÉMOLIE POUR LE BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Pour Quincampoix, enseigne de la rue fameuse par le coup de folie de la Régence, c’était vers le XIIIᵉ siècle, la rue Quiquenpoit ou Quiquenpoix, mot bizarre dénaturant le nom d’un lointain gentilhomme breton, possesseur d’un logis dans ce riche et bruyant quartier entre les deux grandes rues Saint-Denis et Saint-Martin, comme plus tard un autre gentilhomme breton verra pour son hôtel de la culture Sainte-Catherine son nom de Ker-Nevenec, trop dur à prononcer pour des lèvres parisiennes, transformé en Carnavalet.

La rue Cassette n’a dans ses souvenirs aucune histoire de trésor, son nom vient d’un hôtel de Cassel connu au XVIᵉ siècle. La rue du Jour était, nous l’avons dit, la rue du Séjour, à cause du manoir ou séjour bâti par Charles V.

Qu’était le Thibaut dont le nom survécut longtemps dans la rue Thibautodé? Était-ce Thibaut Odet, argentier ou financier, ou bien Thibaut Todé, ou encore Thibaut aux Dez, du nom du patron de quelque cabaret fameux hanté par les joueurs, avant le XIIIᵉ siècle, puisque Guillot la cite? Qui le sait maintenant? Cette rue, confondue aujourd’hui avec la rue des Bourdonnais, était toute proche de la rue de Béthisy où mourut Gaspard de Coligny, derrière l’ancien hôtel des monnaies, abandonné en 1778 pour l’hôtel du quai Conti, la Vieille Monnaie, antique établissement dont survivent peut-être quelques bouts de muraille au fond des cours, à côté d’autres débris des Greniers à sel qui les avoisinaient sur la rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

Le nom de la rue de la Grange-Batelière nous fournit un autre exemple de transformation bizarre. Cette grange était une ferme de campagne, hors des murs, entre Montmartre et Paris, un carré de bâtiments bien fermés, avec son colombier au milieu; on la voit sur le plan Truchet de 1550, non loin des Porcherons et du château du Coq, petit château à tourelles bâti par Jean Bureau, le vieux maître de l’artillerie de Charles VII.

Le ruisseau de Ménilmontant coulait au pied de la Grange-Batelière et descendait au château du Coq, auquel il fournissait de l’eau pour le fossé baignant les bâtiments. Louis XI, à une entrée solennelle dans Paris, s’arrêta au manoir du Coq. Les Porcherons n’étaient qu’une dépendance du château, une vraie ferme avant de devenir les fameuses guinguettes où le XVIIIᵉ siècle galant et joyeux vint se divertir.

La ferme de la Grange-Batelière, comme la plupart des fermes de campagne, était pourvue de quelques échauguettes et percée de meurtrières sur son pourtour. C’était la Grange bataillée dont on fit batelière plus tard, bien que jamais le ruisseau de Ménilmontant, facile à franchir d’un saut, n’eût porté barques ni bateliers, une petite arche de pont ou quelques planches suffisant très bien pour le passer.

Un des plus curieux exemples d’altérations de noms, c’est celui fourni par la rue du Petit-Musc. Qui donc irait chercher là-dessous la rue pute-y-muce ou muche du moyen âge? Nom provenant soit d’une voirie puante, soit d’un séjour de filles de joie. Le changement est heureux au point de vue des convenances si les mœurs de la rue lui avaient valu cette étiquette grossière; il devient d’une ironie amusante si le nom était dû soit à un égout, soit à l’un des trous punais, réceptacles d’ordures que l’on trouvait aux endroits écartés.