Guillot, dans son Dict des rues de Paris de la fin du XIIIᵉ siècle, a pris soin de signaler toutes les rues spécialement habitées par

... Dames o cors gent

toutes les rues à clapiers, tous les quartiers des femmes et filles folles de leurs corps. Et Dieu sait s’il y en avait, à l’en croire, du Val d’amour de Glatigny à la Truanderie grande ou petite.

La rue du Petit-Musc dut transformer son nom de bonne heure, dans ce quartier aristocratique de Saint-Paul et des Tournelles. Il reste en un coin du Paris moderne, dans la rue Geoffroy-Lasnier, une impasse Putigneux fort ancienne dont le nom doit avoir une origine aussi peu recommandable.

D’autres rues, il faut l’avouer, arboraient avec une franchise brutale, et sans rougir le moins du monde, des appellations triviales encore plus grossières, parmi lesquelles on ne peut guère citer que la rue Tireboudin à laquelle on a donné le nom de Marie-Stuart au commencement de notre siècle, la rue Troussenonnain, changée en Transnonnain et débaptisée tout à fait en 1850, pour éteindre le souvenir du farouche égorgement de 1832, entre soldats et insurgés. Il y avait aussi une rue Troussevache, allant du coin du cimetière des Innocents à la rue des Cinq-Diamants; ce qu’il en reste maintenant a pris le nom de M. de la Reynie, le fameux lieutenant de police de Paris sous Louis XIV. C’est rue Troussevache que le connétable de Montmorency fit au cardinal de Guise la belle peur que nous avons racontée plus haut.

Pour l’amour du pittoresque il ne faut pas oublier la rue Orde, le plus propre de tous les noms donnés à quelques voies réputées pour leur saleté; la rue Maubuée qui fait supposer aussi de très mauvaises odeurs, deux ou trois rues dites Pavées d’andouilles, probablement pour quelques porcheries; les noms impliquant quelque mauvaise renommée comme les rues Maudétour, Mauvoisin, Mauconseil, des Mauvais-Garçons, des Mauvaises-Paroles; les carrefours à mauvaise réputation hantés par les tirelaines: la rue Coupe-Gueule, la rue Vide-Gousset, la rue Tirechappe, ainsi nommée de ses fripiers toujours sur le pas de leur échoppe à guetter les clients et les tirant par la manche pour leur vanter les belles friperies, les vêtements neufs ou d’occasion suspendus aux étalages.

Quant au vieux nom de Baudoyer, appliqué d’abord à une porte de l’enceinte antérieure à Philippe-Auguste au-dessous de Saint-Gervais, puis à la porte de l’enceinte de Philippe-Auguste reportée plus loin devant l’église Saint-Louis-Saint-Paul,—nom resté à la place que l’orgueilleuse rue de Rivoli traverse entre la caserne Lobau et la mairie du IVᵉ arrondissement,—son origine, si lointaine et si obscure, permet d’échafauder toutes les suppositions et prête aux plus savantes dissertations. Pour beaucoup, la vieille porte Baudet ou Baudoyer est la porte des Bagaudes, ces paysans gaulois insurgés qui tentèrent de secouer le joug romain quand déjà, depuis deux ou trois siècles, les villes étaient romanisées. Mais il vaut mieux avouer que l’on ne sait rien de certain sur l’origine du nom, et se contenter de constater la célébrité parisienne de l’endroit, rendez-vous pendant de longs siècles des oisifs et des badauds, venant, en prenant l’air hors des murs, se conter les nouvelles de la ville, c’est-à-dire baguenaudant, vocable assez cousin de bagaude, si bagaude vient de bagad, qui voudrait dire en Celte attroupement.

Et combien d’indications topographiques, de points de repère historiques nous sont conservés par les noms des rues, combien de vieux souvenirs surgissent sur la simple vue d’une plaque indicatrice à l’angle d’un carrefour, lequel bien souvent, trop radicalement transformé et modernisé, n’a plus que cela pour frapper l’esprit.

Des nombreuses rues ou places du Cloître il ne reste plus que trois ou quatre indiquant les cloîtres Saint-Merry, Notre-Dame et Saint-Honoré, c’est-à-dire les places formant enceinte fermée devant ces églises; mais beaucoup d’autres noms rappellent des églises ou des monastères supprimés. Toutes les pierres en ont disparu, c’est à peine si quelques fragments sculptés ont pu être retrouvés et portés à Cluny, mais ces églises, dont il ne subsiste qu’un vague souvenir, continuent à dénommer le quartier jadis serré à leurs pieds.

Pour les lignes de rempart ayant successivement enfermé la ville, à défaut des tours disparues, nous en retrouvons parfois la configuration dans certaines rues qui suivent le tracé des anciens fossés et qui longtemps en ont gardé le nom; nous avons encore les rues des Fossés-Saint-Bernard, des Fossés-Saint-Jacques et des Fossés-Saint-Marcel, mais on n’a fait que changer les noms des fossés Montmartre, Saint-Germain des Prés, Sainte-Geneviève, Saint-Victor, Saint-Martin, etc.