plus ancienne enseigne. Ces vieilles enseignes de toute forme et de toute taille, on peut bien les regretter, celles qui, suspendues à des potences de fer, tintinnabulaient au-dessus de la tête des passants, divertissant à la fois l’œil et l’oreille, ou même les dernières, moins artistiques, celles qui se contentaient de porter un emblème fixe, une figure, un animal plus ou moins héraldique, une indication professionnelle, la botte gigantesque des cordonniers, l’homme de fer ou l’épée de l’armurier, la couronne de chandelles de l’épicier, etc. Que de plaintes elles suscitaient dans les rues étroites où les fardiers et les carrosses les accrochaient au passage! On les accusait aussi avec quelque raison d’être un danger pour le passant aux jours de tempête; des ordonnances réitérées réglementèrent leur taille. Elles gênaient en quelques endroits, on les supprima partout et les commerçants durent se contenter d’enseignes sculptées ou peintes sur les façades mêmes.
ENSEIGNE DES TROIS CANETTES, RUE DES CANETTES (1895)
Les anciennes enseignes disparaissent rapidement; quelques-unes subsistent encore, mais pour combien de temps? on ne les retrouvera bientôt plus que dans le curieux livre de M. Édouard Fournier, l’Histoire des Enseignes de Paris.
On peut juger du caractère artistique et décoratif des vieilles enseignes par ces dernières épaves qui subsistent, tandis que toutes les annonces ou indications commerciales d’aujourd’hui sont tout ce qu’il y a de plus banales et presque toujours du plus exécrable mauvais goût; est-il rien de plus écœurant et de plus hideux que ces maisons ou ces monuments bariolés d’annonces gigantesques, sans parler de ces pignons peinturlurés des couleurs les plus criardes pour crever les yeux au loin, qui gâtent nos paysages urbains et déshonoreraient les plus belles perspectives.
Parmi toutes les boutiques d’une vulgarité lamentable, il se rencontre encore de modestes cabarets d’autrefois, qui à défaut d’enseignes, ont gardé leurs belles grilles artistiques, des enroulements de ferronnerie superbes de style, forgés aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. L’Empire, au commencement du siècle, a laissé aussi quelques devantures de boutiques d’un goût particulier; ensuite on ne trouve plus rien que la banalité pure.
Cette chute complète de l’art industriel décoratif, d’un art qui précédemment n’avait jamais eu d’éclipses et se transformait perpétuellement, sans interrègnes de styles, cette disparition subite, absolue, et cette décadence des métiers peuvent s’expliquer par la suppression des corporations à la Révolution. Avec leurs défauts, les corporations maintenaient le niveau du goût et transmettaient les traditions.
Quand l’ouragan éclata sur la malheureuse génération d’il y a cent ans, toute la partie jeune des métiers fut enlevée pour les armées et fauchée dans les grandes guerres; il ne resta que les hommes d’âge mûr, qui, ayant reçu les traditions, firent encore quelque chose, puis, ceux-là disparus, tout disparut. Tout était à recréer. De ce que l’art pur se maintint on ne peut tirer une contradiction, attendu que l’art proprement dit avait conservé son enseignement et ses traditions.