CABARET DE L’ÉPÉE-DE-BOIS, MAISON DE LULLY RUE SAINTE-ANNE (1895)

De ces cabarets à enseignes pittoresques, bien peu ont survécu. De même que l’ivrogne d’autrefois, ce joyeux buveur à rouge trogne, a été remplacé par le sombre alcoolique facilement tourné en furieux, le cabaret d’antan a pour successeurs l’assommoir à comptoir de zinc et l’officine du distillateur, où flamboient les cuivres des alambics distribuant les poisons verts et jaunes.

Bien des cabarets de jadis, fréquentés non par des ivrognes mais par d’honnêtes gens, heureux de causer et de rire les coudes sur la table, ont laissé des souvenirs joyeux dans la chronique des rues de Paris, ou même dans l’histoire littéraire. Telle la fameuse Pomme de Pin qui florissait sous Louis XIV.

Située au cœur de la Cité, rue de la Juiverie, en face de l’église de la Madeleine, la Pomme-de-Pin, bien que d’apparence modeste, n’en avait pas moins d’illustres clients. Là se rencontraient Boileau, Molière, Racine, Lafontaine, Chapelle, Lully, Mignard, Furetière et autres. On s’y grisa même quelquefois, dit la chronique, entre illustres compagnons. Chapelle, du moins, s’y laissait aller à son penchant pour les crus de Bourgogne, lesquels alors ne se montraient point si grands seigneurs qu’aujourd’hui et daignaient connaître le chemin du gosier des poètes à bourse plate.

Néanmoins, pour l’ordinaire, les brocs de la Pomme-de-Pin étaient le prétexte de simples et joyeuses débauches d’esprit. Boileau fut l’un des plus fidèles, lui qui, enfant de la Cité, fils d’un greffier du Palais, né quai des Orfèvres, ne fit d’infidélité à son vieux berceau de Lutèce que pour sa maison d’Auteuil, laquelle maison il abandonna dès que la vieillesse et les infirmités l’accablèrent, pour venir passer ses derniers jours en un logis de chanoine du cloître Notre-Dame.

Un jour que Boileau, saisissant Chapelle en quelque Pomme-de-Pin, le morigénait pour son peu de résistance aux appas du vin frais tiré, celui-ci, raconte Voltaire, se laisse docilement sermonner mais invite son ami à s’asseoir pour continuer son sermon plus à l’aise. On s’assoit. Boileau s’anime; le sermon est si bien écouté et l’apôtre de la sobriété se rafraîchit si souvent, que bientôt il n’a guère plus de raison que celui qu’il avait tenté de convertir. Chapelle avait gagné sa cause.

L’antique Pomme-de-Pin aux littéraires souvenirs, devenue peut-être un infâme caboulot, ne disparut que de nos jours dans la démolition générale de la Cité, comme a sombré tout vestige d’autres cabarets littéraires, le Mouton-Blanc, rue de la Verrerie au cimetière Saint-Jean, cabaret où Racine causant avec Boileau et d’autres amis, traça le plan de ses Plaideurs, la Tête-Noire près de la Sainte-Chapelle, l’Ange, les Bons Enfants, le Caveau, rue de Bucy, etc.

Nous connaissons encore, à défaut de la Pomme-de-Pin, quelques vieilles enseignes sculptées ou forgées, débris du passé, demeurées au frontispice de quelques anciennes maisons. Lully qui fréquentait avec Boileau le fameux cabaret de la Cité, se fit bâtir une superbe maison au coin des rues Sainte-Anne et des Petits-Champs. La musique mène plus que sa sœur aînée, la poésie, à l’opulence, car Lully était déjà le seigneur suzerain de quelques maisons dans Paris.

Cette maison de la rue Sainte-Anne était un logis somptueux, décoré de sculptures, notamment d’un grand panneau d’attributs de musique. Au rez-de-chaussée à l’angle du carrefour, Lully, propriétaire avisé, installa un cabaret dont on peut voir encore, à côté d’un superbe balcon, les belles ferronneries à la mode du XVIIᵉ siècle, enchâssant l’enseigne de l’Épée de bois, laquelle épée de bois ou de métal, se trouvait aussi dans l’écu de Lully, devenu gentilhomme par l’achat d’une charge à la cour.

Rue Saint-Sauveur, près de la rue Montmartre, autre enseigne du temps du grand roy, le Soleil d’Or, large bas-relief où l’on peut voir un soleil doré et emperruqué comme Louis XIV, darder ses rayons sur des ceps de vigne à l’ombre desquels des amours assis sur des futailles hument allègrement le piot.