Un cabaret à enseigne religieuse peut passer pour une rareté à notre époque; il s’en trouve pourtant un près des Halles, rue des Bourdonnais; c’est le cabaret de l’Enfant Jésus, représenté en belle ferronnerie dorée. Très probablement voilà des siècles que l’image de l’Enfant Jésus se perpétue à ce coin de rue et l’enseigne en ferronnerie a dû en remplacer une plus antique fort bien vue sans doute des Parisiens du temps de la Ligue ou d’avant. A côté de cet Enfant Jésus, il convient de ne pas oublier un petit hôtel particulier du XVIᵉ siècle, à l’enseigne de la Barbe d’Or, figurée par un buste de vieillard à barbe d’or au-dessus de sa porte. La Barbe d’Or donne d’un côté sur une antique ruelle, impasse aujourd’hui, qui s’appelait jadis la rue de la Fosse-aux-Chiens, sans doute parce qu’elle n’était qu’un réceptacle d’immondices; cette ruelle de la Fosse-aux-Chiens avoisinait d’ailleurs la place aux Chats, entre les Halles et le cimetière des Innocents.
La rue de la Huchette, une rue de huchiers ou coffriers menuisiers au moyen âge, peut montrer aussi une enseigne sculptée, vieille à peine de deux siècles, la Hure d’Or, datée de 1722, mais qui sans doute remplace une hure plus ancienne. L’enseigne du Bon Puits arborée rue Beaubourg n’est pas sans originalité pour un cabaret. La rue de Grenelle possède la Petite Chaise, fondée en 1700. C’est à peu près tout, nous sommes donc assez pauvres maintenant en curieuses enseignes à la mode d’autrefois, ces quelques dernières survivantes suffisent pour faire regretter la Bonne-Vendange, le Gaillardbois, la Côte-Rôtie, le Juste-Prie, c’est-à-dire le Juste-Prix, le Cygne-de-la-Croix, le Cerf-Mont, pour le sermon, le Singe-en-Batiste pour le Saint-Jean-Baptiste, le Puissant-Vin, la Vieille-Science, autres enseignes en rébus, la Bonne-Femme, le Pied-de-Mouton, le Treillis-Vert, le Panier-Fleuri, la Bouteille-d’Or, le Chariot-d’Or et surtout parmi tant d’autres, le Monde en travail d’Argent, situé rue Saint-Médard, la Lamproie-sur-le-Gril, décorant la rue de la Huchette, d’après M. Lefeuvre, l’historiographe des rues de Paris.
Pour en revenir aux rues, il y avait au plus serré des quartiers serrés, un dédale de petites voies fortement entamé aujourd’hui, qui pouvait bien mériter la palme, autant pour l’originalité de ses appellations que pour l’intensité et la truculence de son pittoresque. Certes, il ne s’agit nullement de réclamer contre les mesures prises au nom de l’hygiène, trop méconnue sur ce point, mais seulement de signaler l’intérêt de ce vieux décor en grande partie disparu.
C’était entre Saint-Merry, l’hôtel de ville et le féodal hôtel de Guise, coquettement accommodé par les Soubise à la façon du XVIIIᵉ siècle. La rue Saint-Martin d’abord ne commençait jadis qu’à l’archet Saint-Merry, poterne percée dans le premier rempart du Paris sorti de l’île-berceau, avant l’enceinte de Philippe-Auguste. Entre l’archet Saint-Merry et le pont Notre-Dame, il y eut jusqu’en 1851, la rue des Arcis, incommode étranglement d’une voie si fréquentée, et la rue de la Planche-Mibray presque aussi étroite.
Regrettons le nom de la Planche-Mibray, il rappelait des jours extrêmement lointains, les premiers temps où Paris débordant de son île eut un embryon de faubourg en avant du pont Notre-Dame, et sans doute une tête de pont fortifié. Un fossé, une dérivation de la Seine précédait cette tête de pont, marécage quelconque qu’un pont de bois traversait. Ce pont, c’était la Planche de Mibray, c’est-à-dire mi-boues. Rien que ce nom sur une plaque nous reportait à des siècles presque carolingiens et nous évoquait, sur ce point si central aujourd’hui, une entrée de ville, des chemins bourbeux sous de pittoresques remparts.
De même la rue du Temple n’arrivait pas comme aujourd’hui jusqu’à la place de Grève. Après l’échelle du Temple, c’était la rue Sainte-Avoye, du nom du couvent de religieuses faisant l’angle de la rue Geoffroy-l’Angevin; puis la rue devenait ruelle et s’appelait, jusqu’à la rue de la Verrerie, rue Barre-du-Bec, à cause de la barre de justice de l’abbaye du Bec en Normandie, dont les abbés possédaient dans Paris un petit fief et plusieurs cures. Pour déboucher devant la maison de ville des Parisiens, sur la fameuse, houleuse et si souvent sanglante place de Grève, il fallait tourner par la rue des Coquilles, un vrai couloir circulant entre de hauts pignons serrés et tassés, qui devait son nom à une maison dont la façade était ornée de coquilles sculptées.
Toutes les voies qui si souvent jetaient des flots de populaire joyeux ou frémissant sur la place de Grève pour les jours sanglants, les exécutions et les émeutes, ou pour les grandes occasions de liesse, quand Sa Majesté daignait accepter de messieurs de la ville festin dans la grande salle, toutes ces voies n’étaient ainsi que des corridors resserrés, les rues de la Tannerie, de la Vannerie, Jean de l’Espine, du Mouton, des Vieilles-Garnisons, aussi bien et quelquefois plus encore que la rue des Coquilles.
ENSEIGNE DE LA HURE D’OR, RUE DE LA HUCHETTE (1895)
Derrière Saint-Jean de la Grève, il y avait le quartier de la tour Pétaudiable, quartier mal famé parmi les plus mal famés, et de l’autre côté de la rue de la Tisseranderie, cet autre coin louche, le carrefour Guillory appelé aussi Guignoreille, parce que, dit-on, aux temps lointains, le bourreau de Paris y essorillait les malfaiteurs...