Qu’on se les figure, ces ruelles, aux jours sinistres, pendant la longue série d’émeutes de la Ligue, pendant la Fronde qui ne fut vraiment terrible que lorsque faillit flamber tout à fait l’hôtel de ville saccagé, qu’on se les figure aux grandes journées de la Révolution. Il nous suffit pour nous représenter ces quartiers au temps des lointaines crises politiques, secoués par les vieilles convulsions révolutionnaires périodiques, de nous rappeler les secousses de naguère, l’aspect sinistre du bas de la rue du Temple le soir du 22 janvier 1871, quand les mobiles bretons gardaient les carrefours avoisinant l’hôtel de ville menacé, et ensuite les barricades de Mars et de Mai...
La moderne rue des Archives, pour déboucher à l’hôtel de ville, a fait élargir ou plutôt a presque absorbé la rue des Billettes où subsiste le seul cloître gothique de Paris et la rue de l’Homme-Armé. Celle-ci n’est plus, pour ainsi dire, elle avait 1ᵐ,50 de large, elle en a maintenant dix fois plus et nous ne pouvons plus retrouver que dans le vague du souvenir ce sinueux corridor d’un aspect si moyen âge.
Son nom seul reste sur les plaques; il lui venait, selon une vieille légende, de la prouesse d’un nommé Galleran, écuyer de Renaud de Bréhan, chevalier breton, qui pendant les troubles de la minorité de saint Louis, s’attacha fidèlement au parti du roi. Une nuit de février 1228, cinq soudards anglais pénétrèrent dans le logis de Renaud de Bréhan, situé dans ce quartier, espérant occire sans difficulté le chevalier, mais celui-ci quoique surpris, se défendit bravement avec l’aide de son chapelain et de son écuyer Galleran. Seul le pauvre chapelain périt dans la lutte; Renaud et Galleran le vengèrent bien, ils tuèrent trois de leurs agresseurs et mirent en fuite les deux autres plus ou moins éclopés.
En reconnaissance du courage déployé par son écuyer, Renaud de Bréhan lui fit don du logis et du verger y attenant. Le populaire pour célébrer l’exploit du breton, appela ce logis la maison de l’homme armé. La rue s’appela bientôt de même, ou des hommes armés, comme on le voit sur le plan Truschet, pendant que le quartier devenait le champ aux bretons ou la Bretonnerie, ce qui fit appeler Sainte-Croix de la Bretonnerie le couvent des frères croisiers établi sur ce point trente ans après.
Deux ruelles qui se suivent bout à bout derrière Saint-Merry, dans ce qu’on appelait le cloître avant le percement de la rue du Cloître-Saint-Merry, portent encore les noms de rue Brisemiche et rue Taillepain, suffisamment bizarres pour attirer l’attention. Ces deux rues aux antiques maisons noires, hautes, massives et serrées, bâties sur des terrains du chapitre de Saint-Merry, doivent leurs noms vraisemblablement à des distributions de pains par le chapitre. Au moyen âge, malgré les chanoines peu flattés du voisinage, ces rues furent des clapiers de filles que plusieurs fois le prévôt de Paris, sur requête du chapitre, tenta d’épurer, mais bien inutilement, car pour dix ribaudes expulsées, il en revenait cinquante.
Ce quartier fut le champ de bataille de l’insurrection qui éclata le jour des funérailles du général Lamarque, le 5 juin 1832. Retranchés dans ce dédale de petites rues, couverts par des barricades élevées autour de l’église, les insurgés commandés par un combattant de Juillet nommé Jeanne, résistèrent une nuit et un jour, se défendirent avec fureur contre des forces importantes, barricade après barricade, dans les détours du cloître et dans le passage Jabach. Cernés sur leur dernier tas de pavés, les derniers survivants foncèrent à la baïonnette sur la troupe, Jeanne en tête, et réussirent à se perdre dans les noires ruelles, terrifiées par les péripéties tragiques de la longue lutte. Le passage Jabach où se traîna la tuerie avait été ouvert en 1828 sur les dépendances et devant l’hôtel de Jabach, riche financier et collectionneur du XVIIIᵉ siècle.
Au-dessous de Saint-Merry, le court tronçon de la rue Saint-Bon reste pour rappeler la petite chapelle Saint-Bon ou Saint-Bonnet, dépendance de l’abbaye de Saint-Maur. Sous l’abside de l’église s’abritait l’hôtel des Juges consuls, le premier tribunal de commerce, que fonda Henri III, justement frappé de la longueur des procès commerciaux portés devant le Parlement, qui n’y entendait goutte et volontiers eût décidé de ces causes comme le juge Bridoye de Pantagruel, lequel sententiait les procès au sort des déz.
Les alentours du Louvre n’étaient pas moins que les environs de la Grève un labyrinthe de rues et de ruelles, dont quelques-unes n’avaient rien de recommandable, au point de vue de la propreté et de la moralité des habitants.
Au bas de la butte Saint-Roch, où des moulins tournèrent jusqu’en 1670, au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, s’il y avait nombre d’hôtels de noblesse qui disparurent quand le Louvre s’agrandit du côté de l’est, sous Louis XIV, s’il y avait une agglomération de maisons aristocratiques, hôtels d’Aumont, de Villequier, de Longueville, de la Force, de Créquy, à côté du vaste hôtel du Petit-Bourbon, il se trouvait aussi nombre de corridors étroits se faufilant derrière ces hôtels, le long de maisons souvent immondes, ou de masures bâties sur des passages perdus, dans des impasses, le tout formant autour du palais des rois une ceinture de rues plus ou moins mal famées, habitées par une population plus ou moins douteuse.
Rien ne peut aujourd’hui nous donner une idée de l’aspect de ces quartiers tels que le XIXᵉ siècle les a trouvés, les grands travaux autour du Louvre, autour de Saint-Germain l’Auxerrois, l’immense tranchée de la rue de Rivoli, les ont radicalement transformés. Saint-Germain l’Auxerrois, semblable à un surtout de table avec la Mairie construite en pendant, était enveloppé de vieilles maisons canoniales ou autres. La rue des Fossés-Saint-Germain sur le côté gauche rappelait les fossés creusés par les Normands, quand ils se fortifièrent dans les ruines de l’église brûlée par eux au siège de 886.