TOURELLE DE LA RUE DE L’ÉCOLE-DE-MÉDECINE, DÉMOLIE POUR LE BOULEVARD SAINT-GERMAIN

La rue de Rivoli en a fait disparaître un peu plus tard une plus importante et plus belle, encorbellée non sur un coin de maison, mais dans un angle rentrant d’un pâté de maisons donnant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, entre les rues du Mouton et de la Vannerie. Maison et tourelle étaient du XVᵉ siècle, mais au-dessous les caves immenses dataient du XIIIᵉ. Cette vieille tourelle de la Grève, qui contemplait la façade de la maison de ville dès le temps de Louis XI, avait-elle souvenir des spectacles mouvementés et terribles que lui donna sa terrible voisine et la Grève ouverte sous ses fenêtres; des têtes roulant sur les billots et des condamnés écartelés ou rompus sur la roue; des réjouissances aux entrées royales et des canons de la ville tirant pour le feu de la Saint-Jean; de la potence royale et de la lanterne populaire, des bandes insurrectionnelles barricadant pour la Ligue, la Fronde ou la Révolution,—jusqu’au jour où la maison devint, pour la compagnie de garde à l’hôtel de ville, le café restaurant de la garde nationale de 1830, de la garde nationale boutiquière, amie de l’ordre, marchant courageusement avec la ligne contre les barricades—ou bien laissant faire suivant le cas, baïonnettes intelligentes, embataillonnées pour défendre les institutions et au besoin pour les combattre. La garde nationale est morte en 1871, on n’avait pas attendu jusque-là pour abattre la pauvre tourelle.

Le boulevard Saint-Germain a fait disparaître une autre tourelle plus jeune d’un siècle, décorant agréablement un carrefour des rues de l’École-de-Médecine et Larrey, jadis des Cordeliers et du Paon, tout près du grand couvent dont il reste le réfectoire, et de la cour du Commerce, passage tracé sur les fossés remblayés de la porte Buci, un des vieux coins de Paris où des maisons se sont incrustées dans des tours, dans des morceaux du rempart, malheureusement, sans qu’il y paraisse aux façades, passage ramifié avec des arrière-cours sur lesquelles s’élèvent de beaux corps de logis en pierres et briques d’un hôtel des archevêques de Rouen.

Dans la partie de la cour du Commerce malheureusement supprimée, à l’entrée du passage, demeurait Danton. Il pouvait apercevoir de l’autre côté de la rue le cordonnier Simon, il pouvait voisiner avec Desmoulins rue Dauphine à deux pas, et avec Marat qui imprimait l’Ami du peuple au numéro 8 de la cour et qui demeurait, non comme on l’a dit, dans la maison à la tourelle, mais dans celle d’à côté, au numéro 20.

La maison à la tourelle n’avait pas eu le dément Marat pour locataire, mais elle avait assisté à toutes les scènes révolutionnaires dont le club voisin des Cordeliers avait été le théâtre, elle avait pu entendre les motions des farouches orateurs et le chant terrible que le bataillon des Marseillais fit entendre pour la première fois à Paris, la veille du 10 août lorsque la Commune le logea en face dans le couvent vidé de ses moines; elle avait vu passer l’héroïne de Caen, la petite-nièce de Corneille Charlotte Corday, arrivant résolue avec son couteau caché dans son fichu, et peu d’instants après, quand le couteau disparut dans la poitrine de Marat, elle avait vu dans la rue bouleversée, au milieu des clameurs de mort et des bousculades éperdues, deux cortèges défiler: d’un côté les sans-culottes entraînant Charlotte Corday à la section de l’Abbaye, et de l’autre, une autre troupe poussant des gémissements emphatiques, portant le corps sanglant de Marat au jardin des Cordeliers où l’on fit de ce cadavre et de sa baignoire rouge de sang une exhibition théâtrale en attendant les funérailles au Panthéon.

Journées tragiques dont les derniers témoins sur ce point si bouleversé sont, au coin de la rue Dupuytren, ces quelques vieux pignons renversés en arrière, aux toits mouvementés, avec leurs grandes fenêtres et leurs lucarnes irrégulières, où tant de têtes effarées durent se pencher ces jours-là.

Une autre jolie tourelle voisine a disparu aussi; elle ornait une maison de la petite rue du Jardinet, ruelle d’aspect antique et provincial qui se relie à la cour du Commerce, en passant devant le vieux puits de l’Abri-Coyctier.

L’abbaye de Saint-Germain avait légué au quartier poussé sur ses ruines après la Révolution, une très jolie tourelle carrée, portée en encorbellement par une trompe, à l’angle d’un bâtiment, au coin des rues Jacob et Saint-Benoît qui limitaient le grand jardin de l’abbaye, tracé au XVIIᵉ siècle sur l’emplacement du rempart et du fossé comblé de la petite Seine. Le pavillon et la tourelle dataient de cette transformation de l’abbaye, vers 1630, et de la création de la rue appelée d’abord du Colombier à cause d’une vieille tour du rempart de l’abbaye, et aujourd’hui dotée du nom biblique de Jacob, en souvenir d’une fantaisie de la reine Margot, du couvent fondé par elle sous l’appellation d’Autel de Jacob et qui devint l’École des beaux-arts. La tourelle et le pavillon qui jalonnaient de ce côté le territoire de l’abbaye ont été remplacés par une maison quelconque en 1850.

MAUSOLÉE ÉLEVÉ À MARAT DANS LA COUR DES CORDELIERS