Arrivons maintenant aux quelques tourelles restées pour l’ornement de quelques rares quartiers. Une rue de l’Université a eu la chance particulière de garder celles qui la décorent, c’est la rue Hautefeuille, très favorisée, car elle possède encore la tourelle de l’hôtel de Fécamp, la maison à trois tourelles engagées, une sur l’angle et deux encadrant la porte du logis, belle construction du XVᵉ siècle d’un aspect si robuste, ancien hôtel de Miraulmont, et la mince tourelle carrée à l’angle de la rue Pierre-Sarrazin, gracieux ornements qui ajoutent encore à sa physionomie si intéressante déjà par ses nombreuses maisons anciennes, par ses toits accidentés.
La grosse tourelle ronde sur l’impasse provient de l’hôtel possédé par les abbés de Fécamp au XIIIᵉ siècle, hôtel ou manoir dit aussi de la Serpente, ayant son corps de logis principal rue Serpente, qui tire son nom de la Sirène ou Serpente jadis sculptée comme enseigne sur l’hôtel. Si la tourelle n’a pas tout à fait cette ancienneté, encore est-il qu’elle peut dater, comme restauration peut-être, du commencement du XVIᵉ siècle, les débris de sa fine ornementation l’indiquent. A l’intérieur elle est lambrissée de jolies boiseries de la même époque.
Dans l’appartement auquel s’annexe la tourelle demeura Sainte-Croix, l’amant de la marquise de Brinvilliers. Sainte-Croix, officier au régiment de Tracy, avait été jeté à la Bastille sur la requête du mari de sa maîtresse, M. de Brinvilliers, son colonel, et du père de la marquise, M. d’Aubray, lieutenant civil de Paris. Il fit en prison la connaissance de l’Italien Exili, qui l’initia à ses recherches sur les poisons. La marquise essaya les produits de Sainte-Croix et d’Exili, les poudres de succession, sur son père d’abord, puis sur ses frères.
Une série de crimes effroyables s’ensuivit, la Brinvilliers eut des émules et des imitateurs dans les plus hautes régions de la ville et de la cour. Tout se découvrit à la suite d’un accident arrivé à Sainte-Croix. Celui-ci, la figure couverte d’un masque de verre, préparait ses poisons dans un laboratoire, lorsque subitement son masque se brisa. Suffoqué par des vapeurs mortelles, Sainte-Croix tomba sur son fourneau et exhala aussitôt son âme noire. Dans l’enquête faite par la justice sur les causes de cette mort, on mit la main sur une cassette contenant avec des fioles et des paquets de poudres, des lettres de la marquise qui ne pouvaient laisser aucun doute sur les crimes commis. L’affaire dite des poisons éclata, effroyable et terrifiante, qui devait, à la suite de longues et romanesques péripéties, mener la Brinvilliers au bûcher. L’empoisonneuse s’était enfuie dans un couvent de Belgique où l’on ne pouvait la saisir; après des tentatives diverses, on lui expédia un bel agent déguisé en abbé qui obtint vite toute sa confiance et parvint un jour, fort galamment, à l’entraîner hors du couvent jusqu’à un carrosse dans lequel il la jeta de force, pour courir ensuite à toutes brides jusque sur le sol français.
TOURELLE DE LA RUE SAINT-BENOIT DÉMOLIE EN 1850
La rue Vieille-du-Temple possède encore, récemment restaurée avec goût, la vraiment remarquable tourelle de l’hôtel Herouët, considérée souvent à tort comme un reste de l’hôtel Barbette, parce qu’elle touchait à l’hôtel Barbette qu’habita Isabeau de Bavière, et au sortir duquel fut assassiné le duc d’Orléans en 1409. D’après les recherches de M. Sellier, cette maison, construite probablement sur quelque ancienne dépendance du séjour Barbette, appartenait déjà à une demoiselle Herouët, lorsqu’en 1561 le séjour Barbette fut vendu par ses derniers propriétaires, les héritiers de Diane de Poitiers, pour être démoli peu d’années après. La tradition rapporte que l’un des assassins du duc d’Orléans, pris de remords, établit à perpétuité sur le lieu du crime une lampe allumée le soir dans une fenêtre grillée de cette tourelle. La tourelle étant bien postérieure au meurtre, les remords seraient venus bien tard à ce criminel, à moins que la fondation de la lampe du remords sur ce point n’ait été établie avant la construction de la maison et n’ait persisté ensuite.
TOURELLE DE L’HOTEL DE FÉCAMP, RUE HAUTEFEUILLE, HABITÉ PAR SAINTE-CROIX