L’œuvre était dirigée par l’évêque Maurice de Sully, un prélat qui avait été l’un de ces pauvres étudiants mendiant le pain du corps aux portes des couvents, en sortant des écoles avec la nourriture de l’esprit. La foi soulève des montagnes, elle élève aussi des montagnes de pierre; alors se bâtissent également les grandes cathédrales du domaine royal par l’élan de tous, avec l’aide de dons considérables et d’oboles, avec le cœur et l’âme de tous,—constructions gigantesques qui nécessairement impliquent l’existence, dans cette société du moyen âge, d’un nombre considérable d’artistes, maîtres massons, tailleurs de pierre, sculpteurs non refroidis par Rome, par l’excès de science et d’érudition, naïfs imagiers du ciseau, dont l’œuvre, d’une imagination formidable, d’une originalité, d’une abondance et d’une variété inouïes, après avoir passionné leurs contemporains, stupéfie encore notre temps.

Avant la fin du XIIᵉ siècle le gros œuvre était fort avancé; la nef et le chœur étaient couverts et en 1235 l’édifice arrivait à son achèvement. Les portails latéraux ne sont pas de cette construction primitive, des modifications importantes furent apportées dès le milieu du XIIIᵉ siècle au plan primitif, adjonction de chapelles au pourtour de l’abside, allongement du transept, construction par l’architecte Jehan de Chelles du merveilleux portail Sud en 1257, construction du portail Nord par Pierre de Chelles en 1313, avec une portion des richesses confisquées sur les Templiers.

Les Parisiens suivaient avec un intérêt passionné la construction de leur cathédrale et le cœur de Paris battit bien réellement sur ce point, durant ces cent années de labeur pour la poussée de ces pierres miraculeuses.

Que de légendes se formèrent devant ce déroulement d’images sculptées, devant cette galerie des rois qui représente peut-être, comme le peuple s’obstinait à le croire, la lignée des rois de France de Childebert à Philippe-Auguste et non celle des rois de Juda, et devant ce troupeau de monstres de toutes formes, guivres, dragons, aigles accrochés aux tours, accoudés aux balustrades, démons lippus contemplant Paris de leurs prunelles ironiques.

Ces ferrures merveilleuses si extraordinairement enroulées sur les portes de la façade principale, qui donc avait pu les forger, tourner aussi délicatement le fer en volutes feuillues et fleuries? qui donc, sinon le diable lui-même, maître, chacun le sait, par-dessus tous les maîtres! Un serrurier chrétien avait tenté l’ouvrage, mais après mille essais, se reconnaissant vaincu, il offrit désespérément son âme au diable s’il voulait l’aider dans son travail. L’ennemi du genre humain consentit pour une simple âme de forgeron à travailler en l’honneur de Notre-Dame et envoya le démon Biscornette, bon ouvrier devant qui le fer se tordait presque de lui-même sur l’enclume.

En conséquence, les ferrures pour les vantaux des deux portes de côté, dites porte de la Vierge et porte Sainte-Anne, furent terminées et placées sans peine en un rien de temps; restait la porte centrale, mais alors le forgeron infernal Biscornette eut beau s’y prendre de toutes les façons, employer toutes les ressources de son art, il ne put venir à bout des ferrures de cette porte centrale, qui est celle par où passe le Saint-Sacrement aux processions. Le fer, devenu soudain rebelle, résistait à son marteau, si bien que Biscornette, humilié à son tour, dut abandonner le marché et se replonger dans l’Enfer sans emporter l’âme du serrurier de Notre-Dame.

LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME

Cette porte centrale, pour donner raison à la légende, nous est parvenue sans ferrures, soit qu’elle n’en ait jamais eu, ce qui serait bien extraordinaire, soit qu’elles aient disparu dans une modification ancienne. On l’a ferrée de nos jours cependant, Viollet-le-Duc remplaçant Biscornette.