LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME

Autre légende: Sous la porte de gauche ou de la Vierge, une statue de la Vierge détruite en 1793 ornait le trumeau central, dès les premiers temps de la construction; à ses pieds était placé le tronc qui recevait les offrandes pour les travaux de l’église. Or, un jour, un escholier qui jouait à la pelote, c’est-à-dire à la balle, sur la place avec des amis, eut l’idée, pour mettre en sûreté un anneau qu’il craignait de perdre au jeu, de le passer au doigt par lequel la Vierge montrait le ciel.

—Je vous donne cet anneau pour gage, dit-il en plaisantant à la statue, je n’aurai ni amie ni dame, sinon vous!

Et soudain la Vierge, en signe d’acquiescement, plia le doigt de manière à retenir l’anneau! Le prodige émut fort le jouvenceau qui laissa le jeu et songea quelque temps à se faire moine. Cependant, repris par le siècle, notre jeune homme oublia l’anneau offert à la Vierge et il en offrit un autre à une fiancée riche et bien née. Mais, le soir des noces, il vit se dresser devant lui la Vierge du portail courroucée, lui rappelant sa promesse et l’appelant parjure, apparition qui fit fuir le pauvre garçon jusqu’au prochain couvent où il prit l’habit de moine, se mariant ainsi à Marie, dit la légende rapportée par le bibliophile Jacob.

Il y a encore la légende du Chanoine damné: racontée sous les voûtes impressionnantes de l’église, elle devait faire courir le frisson dans les veines des bonnes gens. Il s’agit d’un membre du puissant Chapitre, aux temps lointains, mort, croyait-on, presque en odeur de sainteté; pendant que l’on chantait à ses obsèques l’office des Morts devant une assistance recueillie qui croyait déjà l’âme du saint homme placée au paradis parmi les Élus, on vit tout à coup le couvercle du cercueil se soulever, le mort passer une tête hagarde et brandir un bras hors du cercueil, en criant par trois fois d’une voix étrange qui roula dans l’église: Je suis damné!

Et comme l’assistance, pétrifiée par l’effroi, n’osait bouger, le mort si vénéré confessa d’horribles crimes insoupçonnés, puis retomba lourdement dans sa bière, pendant que les fidèles, retrouvant leurs jambes, s’enfuyaient dans l’épouvante...

On vit jusqu’au siècle dernier sur cette place du Parvis un monument singulier, une vieille statue en demi ronde bosse plantée sur le pavé en avant des portes. Dans cette figure méconnaissable, rongée par le temps, les vieux historiens et descripteurs de Paris voient soit un Mercure, soit un Esculape, vestige dernier du temple de la Cité, tandis que l’abbé Le Bœuf pense plutôt que c’était une statue de Jésus-Christ détachée du portail de l’ancienne cathédrale romane. Le populaire, complètement oublieux de l’origine du monument, l’appelait, sur son aspect misérable, le grand Jeusneur ou Monsieur Le Gris et prenait pour sujet ou pour endosseur de mille facéties ce vieux sermonneur:

Vulgairement appelé le Jeusneur
Pour s’être vu, selon l’histoire,
Mil ans sans manger et sans boire.

Quel plus magnifique cadre pouvait-on rêver pour toutes ces fêtes qui à des époques fixes venaient émouvoir et doucement réjouir le peuple des villes par le déploiement de toutes les pompes religieuses sous ces hautes voûtes, où, dans les fumées de l’encens, les magiques fenestrages découpés, les roses flamboyantes semblent des ouvertures sur le ciel,—ou pour d’autres journées de liesse, quand tout à coup, au lendemain des grandes solennités religieuses élevant les âmes jusqu’aux plus hautes poésies, éclataient sous les mêmes voûtes les transports de la joie la plus terrestre, la plus grossière aussi, et se déroulaient les plus burlesques parodies, devant ces mêmes chrétiens si fervents, et même avec le concours des prêtres et des clercs!