Franche et sincère, la religion du moyen âge ne connaissait pas l’hypocrite bigoterie, elle ne frappait point la gaîté d’anathème; au contraire, le naturel joyeux de la race se taillait sa part dans l’ornementation des églises, et très largement, on peut le voir aux milliers de sculptures comiques et satiriques mélangées partout aux plus édifiantes scènes religieuses. Notre-Dame, au lendemain de la Noël, avait sa semaine folle consacrée aux cérémonies de la fête de l’âne et de la fête des fous, commençant le 26 décembre par la fête des sous-diacres, qu’on appelait la fête des diacres-saôuls. Des études spéciales ont été consacrées à ces étranges réjouissances, dont l’origine remonte aux premiers siècles du christianisme et se relient aux saturnales antiques, aux barbatoires des premiers siècles chrétiens dont elles sont la simple continuation, comme les églises continuent sur les mêmes lieux les temples païens.

Fête des fous, fête de l’âne, ou bien fête des innocents, c’était toujours une parodie des cérémonies du culte, une messe en coq-à-l’âne et latin de cuisine, chantée dans les tons les plus discordants avec des Hihan pour alleluias. L’âne de la fuite en Égypte amené en cérémonie figurait au milieu du chœur et portait une jeune fille avec un petit enfant dans les bras pour représenter la Vierge et Jésus.

C’était donc tout d’abord au lendemain de la Noël un petit coin sérieux et poétique de la fête, puis la pure farce commençait.

Tous les honneurs du cérémonial étaient pour le brave baudet, sage monture de la Vierge; on lui chantait gravement la prose de l’âne, une prose burlesque en latin baroque entremêlé de français, à chaque strophe de laquelle la foule dans l’église clamait le refrain:

Hez! sire âne, hez, chantez!
Belle bouche, rechignez!
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à plantez!...

Et la messe de l’âne s’achevait au milieu des éclats de rire et des bouffonneries. Les prêtres officiants eux-mêmes, à certains moments, poussaient des hi-han prolongés, qui servaient de signal aux assistants pour braire à qui mieux mieux en guise de répons.

Pour la fête des fous on trouvait le moyen d’exagérer encore ces singulières drôleries. On choisissait alors parmi les clercs au milieu des plus étranges cérémonies un évêque des fous que l’on promenait processionnellement dans l’église et qui, coiffé et mitré, s’en allait s’asseoir irrévérencieusement dans le siège épiscopal d’où il donnait avec mille bouffonneries sa bénédiction à la foule. Huit jours après, l’évêque des fous, amené par une nouvelle procession au son de toutes les cloches venait, en grande cérémonie, célébrer une parodie de la grand’messe. Diacres et clercs revêtus d’oripeaux, barbouillés de suie ou le visage couvert de masques bizarres, barbus et cornus, remplissaient le chœur, dansant, chantant, faisant mille extravagances.

Les encensoirs répandaient une âcre odeur de vieux cuir brûlé en guise d’encens, puis les danses se poursuivaient dans la nef, et les gens d’église régalaient les assistants de boudins, saucisses et cruches de vin. Tout n’était pas fini, car la fête se continuait en véritable carnaval par des processions non moins étranges dans les rues.

C’était une parodie, mais sans nulle dérision pourtant; la franche gaillardise de nos pères ne trouvait là nulle matière à s’indigner et il fallut des siècles pour faire disparaître les derniers vestiges de ces vieilles coutumes. Vieux moines, graves évêques protestaient parfois, mais protestations et tentatives d’interdiction n’y firent de longtemps pas grand’chose et ne purent prévaloir contre la puissance des vieilles coutumes, tant est vif aussi le besoin instinctif d’une détente dans l’austérité.