MAISON NATALE DE MOLIÈRE A L’ENSEIGNE DU «PAVILLON DES CINGES», ANGLE DES RUES SAINT-HONORÉ ET DES ÉTUVES
Quand la sédition occasionnée par l’arrestation du conseiller Broussel est bien allumée et que le populaire en fureur bouscule les quelques troupes envoyées pour le contenir, le cardinal de Retz sort en rochet et camail pour aller trouver la reine, prend en passant le maréchal de la Meilleraye fort en peine au Pont-Neuf au milieu de l’émeute et arrive avec lui au Palais-Royal, suivi d’une foule criant: Broussel! Broussel! Il est d’abord mal reçu par la reine courroucée, par les courtisans qui essayent en s’en moquant de diminuer l’importance de cette sédition soulevée, disent-ils, par la nourrice du bonhomme Broussel,—lequel bonhomme avait quatre-vingts ans.
Anne d’Autriche furieuse déclara que plutôt que de rendre Broussel elle l’étranglerait de ses deux mains! Mais sur de nouveaux renseignements annonçant que l’émeute est à deux doigts de tourner en révolution, les courtisans qui tout à l’heure se moquaient ouvertement du coadjuteur, arrachent à la reine la promesse de la liberté de Broussel, promesse que l’on comptait bien d’ailleurs ne pas tenir une fois l’ébullition parisienne refroidie.
Munis de cette promesse, le coadjuteur et le maréchal repartent pour répandre la nouvelle dans la ville soulevée. Le maréchal de la Meilleraye, encore ému de ses embarras de la matinée et de la peine qu’il a dû se donner pour convaincre la cour, se fraie péniblement un passage dans la foule, à la tête de ses chevau-légers, et marche l’épée haute, s’époumonnant à dominer les vociférations populaires par le cri de vive le Roi, liberté à Broussel!
Mais en touchant à la rue de l’Arbre-Sec, l’épée qu’il brandit paraît une menace aux émeutiers, qui dans le tumulte ne saisissent point le sens de ses paroles. Le maréchal est pressé, menacé, des bras se lèvent contre lui, il se défend, il se fâche et abat un homme d’un coup de pistolet. A ce coup tout paraît gâté, l’escorte repoussée se débat et essaie de charger, les bourgeois allument la mèche de leurs arquebuses et la mêlée s’engage dans le carrefour bondé d’une foule hurlante.
Fort de la faveur des Parisiens le coadjuteur veut, pour arrêter la bagarre, interposer son autorité; il est renversé d’un coup de pierre et un garçon apothicaire lui appuie le canon de son mousquet sur le front, il va lui faire sauter la cervelle lorsque Retz, qui garde un grand sang-froid à cette minute terrible, se retourne et lui crie: «Ah! malheureux, si ton père te voyait!» Le garçon interdit à ce mot relève son mousquet, et le coadjuteur peut se faire reconnaître. On parlemente, Retz entraîné dans la foule traverse les quartiers soulevés et bientôt, suivi de trente ou quarante mille Parisiens criant, chantant, acclamant et menaçant, foule bariolée, bardée de vieilles cuirasses, hérissée de toutes les vieilles arquebuses et hallebardes de la Ligue, il reparaît devant le Palais-Royal avec la Meilleraye que son intervention à l’Arbre-Sec avait sauvé, et rentre avec lui chez la Reine pour renouveler ses instances en faveur de Broussel.
Ainsi chemin direct, sinon trait d’union entre le palais des rois et la maison du peuple, la rue Saint-Honoré, depuis que le Parisien s’émeut, et cela lui est arrivé assez souvent dans le cours des siècles, a servi de champ à bien des bagarres semblables. Il est peu de générations de Parisiens qui n’aient eu l’occasion de la voir parcourue par des bandes ayant pour objectif l’un ou l’autre de ces deux édifices ennemis, qui se regardaient depuis si longtemps par-dessus Paris bouillonnant.
Lorsque triompha l’édifice de la Grève où siégeait la commune de 93, la rue Saint-Honoré ne fut-elle pas aussi le chemin conduisant du tribunal révolutionnaire, tenant séance dans le palais de saint Louis, à la guillotine de la place Louis XV, dite alors de la Révolution et maintenant de la Concorde? Après les cortèges royaux, les convois des charrettes fatales.