GRANDE PORTE RUE DES FRANCS-BOURGEOIS, 1895

La Ruelle qui joue un si grand rôle dans l’histoire littéraire du XVIIᵉ siècle, c’est l’alcôve de la chambre de parade, séparée de cette chambre par un balustre, comme on disait, une balustrade reliant parfois des colonnes somptueuses, riche encadrement laissant voir la maîtresse du lieu couchée dans le grand lit à colonnes, courtines et panaches, au milieu d’un cercle de dames, de seigneurs et de beaux esprits lancés dans une causerie animée, dans des dissertations littéraires, ou écoutant les poètes dire les petits vers, l’épigramme ou le sonnet du jour.

La plus fameuse de ces réunions de Précieuses, celle de l’hôtel de Rambouillet n’était point voisine du centre brillant de la place Royale. L’hôtel de Rambouillet était situé rue Saint-Thomas-du-Louvre, près de l’hôtel de Longueville, autre logis de Précieuses. C’est là que trôna d’abord Catherine de Vivonne, première marquise de Rambouillet, puis sa fille Julie d’Angennes, plus tard duchesse de Montausier. Chaque jour à deux heures, Mˡˡᵉ de Rambouillet ouvrait sa Chambre bleue au milieu de laquelle, sur une estrade, se trouvait un grand lit entouré d’une balustrade; elle s’étendait sur ce lit pour recevoir visiteurs et visiteuses, grands seigneurs, nobles dames, poètes, beaux esprits, et alors commençaient les discussions quotidiennes sur toutes les questions, sur tous les raffinements possibles de la galanterie ou de la littérature, pour démêler de tout le grand fin et le fin du fin.

Il passa ici, en ce cercle de beaux esprits, les plus pimpantes, les plus fines et les plus précieuses beautés de cette première et plus belle partie du grand siècle, les plus hauts seigneurs de France et les poètes les plus spirituels et les plus grands, Mᵐᵉ de Longueville, l’héroïne de la Fronde, la duchesse de Chevreuse, l’amie d’Anne d’Autriche, la marquise de Sablé, la duchesse de Lesdiguières, la jeune marquise de Sévigné, le cardinal de Retz, Condé, le prince de Conti, le chevalier de Grammont, M. de Montausier qui fut l’Alceste du Misanthrope, Bossuet en son adolescence, prêchant déjà, ce qui faisait dire à Voiture un soir que le futur évêque avait parlé longtemps: Je n’ai jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard!...

Et les gens de lettres, toutes les étoiles littéraires du temps, celles qui étincellent toujours, et les autres, lumignons éteints, Corneille, Chapelain, Balzac l’emphatique et le dédaigneux, Conrart qui parlait quelquefois, Colletet, Chapelain l’épique époumonné, Scudéry le matamore, Voiture et Benserade, les auteurs des fameux sonnets d’Uranie:

Il faut finir mes jours dans l’amour d’Uranie
L’absence ni le temps ne m’en sauraient guérir...

et de Job,

Job de mille tourments atteint...

qui eurent tant de succès dans les ruelles littéraires et partagèrent tous les alcôvistes en Uranistes et Jobelins, ce qui valut un troisième sonnet de Corneille:

Deux sonnets se partagent la ville,
Deux sonnets se partagent la cour
Et semblent vouloir à leur tour
Rallumer la guerre civile...