ENTRÉE DE LA RUE DE SEINE DERRIÈRE LE COLLÈGE DES QUATRE NATIONS (INSTITUT)
Au milieu du siècle, les constructions du faubourg Saint-Germain arrivent à peine à la hauteur de la porte de la Conférence au jardin des Tuileries; la berge de la Grenouillère, en face de cette porte de la Conférence, restait couverte de chantiers de bois. Peu à peu cependant les bâtisses s’égrènent dans les champs et le moment approche où les maisons de campagne devront céder le terrain aux beaux hôtels, mais c’est toujours la pleine campagne, les prés et les champs un peu plus loin, autour de l’hôtel des Invalides qui commence à s’élever en 1670 et reçoit dès 1674 ses premiers pensionnaires, pendant que son église croît lentement.
Le sort des pauvres soldats mutilés dans les guerres était réellement alors plus lamentable que celui de leurs camarades tombés pour ne plus se relever. Que pouvaient-ils devenir, ces pauvres invalides, triste résidu de la gloire, simples ouvriers de la victoire, tombant sur les champs de bataille, chargés de lauriers, mais avec, en moins, une jambe ou un bras qu’emportèrent les boulets ou que hachèrent les sabres. Estropiés, incapables de gagner leur vie, se traînant par les chemins sur des béquilles, ils mouraient de faim, s’ils n’avaient pas la chance rare d’être recueillis par quelque couvent, ou bien, s’ils se trouvaient induits par la misère à la maraude, la potence les attendait.
Cette horrible injustice avait révolté Henri III qui avait essayé d’y porter remède, en créant la maison de Lourcine, hôpital destiné à en recueillir au moins quelques-uns. Mais combien devaient encore mourir sur les grands chemins, de ces tristes épaves de la bataille au temps de la longue guerre civile! Henri IV hérita de l’œuvre et l’agrandit un peu. Louis XIII plaça ces invalides dans des bâtiments construits à Bicêtre sur l’emplacement du château bâti au XVᵉ siècle par l’évêque de Winchester (Angleterre), dont le nom s’était transformé en Vinchestre, puis Bicestre.
Louis XIV à son tour s’occupa des invalides; il en avait fait assez dans ses guerres et reconnut la nécessité de tenter quelque chose pour eux. Mais c’était le Grand roi, il voyait tout de certaine façon, toutes ses idées tournaient d’elles-mêmes au grandiose et à l’ostentation, et ses architectes semblent avoir pensé à élever plutôt un temple à la gloire du roi, qu’un asile pour les soldats mutilés, victimes de son rêve dominateur. C’est un palais qu’ils ont construit, un colossal édifice d’une imposante ordonnance, une pompeuse façade, avec une triomphale entrée au fronton de laquelle domine la statue équestre du roi, et des bâtiments somptueux où travaillèrent les peintres et les sculpteurs ordinaires du monarque. Un superbe monument enfin, mais, hélas, susceptible de recevoir seulement une bien faible partie de tous ceux qui avaient chèrement payé le droit d’y espérer un logement.
Au-dessus du chemin de Vaugirard, entre le bourg Saint-Germain des Prés et le faubourg Saint-Jacques, le plan Truschet de 1550 ne nous montre que des champs encore et quelques maisons éparses. Au loin sont des bâtiments qualifiés de Pressoir de l’Hôtel-Dieu, et le grand enclos silencieux des Chartreux qu’indique la flèche effilée de son église. Un sieur de Harlay de Sancy, vers cette époque, y fit construire un hôtel qui passa en 1583 au duc d’Epinay-Luxembourg. Celui-ci se trouvant à l’étroit arrondit considérablement le domaine en constructions et en jardins.
De même que Catherine de Médicis pour se donner un logis particulier avait construit les Tuileries, de même une autre reine de la même famille, Marie de Médicis voulut, quand le couteau de Ravaillac l’eut faite veuve, avoir un palais à elle. Les longues trames qui aboutirent à l’assassinat de Henri IV et au bouleversement des grands plans arrêtés, sont un des mystères de l’histoire. La deuxième Médicis, la triste épouse qu’avait été chercher à Florence ce roi de France qui avait eu tant à redouter une première Médicis comme roi de Navarre, participa peut-être à ces complots et l’on comprend alors que lui fût devenu désagréable le séjour en ce Louvre sur lequel planait l’ombre de Henri IV. En 1612 Marie de Médicis acheta l’hôtel du Luxembourg, plus la grande ferme dite le pressoir de l’Hôtel-Dieu et les fit démolir; elle ajouta au terrain des jardins divers, des pièces de terre et, s’étant constitué un immense emplacement, elle entreprit la construction d’un palais confiée à l’architecte Jacques de Brosse. Ses travaux furent poussés avec rapidité et terminés en cinq années malgré les événements politiques, les crises nombreuses, la guerre civile éclatant, la mort de Concini et l’exil de la reine Régente loin de ce palais où les artistes chargés de la décoration intérieure, Rubens entre autres, se mettaient à l’œuvre.
Avec ses belles façades en bossages, avec son élégant pavillon d’entrée à coupole faisant face à la rue de Seine, son grand jardin, le Luxembourg, car on lui conserve malgré tout le nom de l’hôtel disparu, est un magnifique ornement pour le Paris qui va se développer de ce côté et masquer complètement les vieux remparts que l’on aperçoit encore, dominés par les flèches des couvents adossés aux tours.
Sur la rive droite de la Seine, pendant que les nouveaux quartiers de la rive gauche se couvrent de maisons, nous voyons également Paris s’avancer très vite. Au commencement du règne de Henri IV, les Tuileries inachevées, le logis de Catherine de Médicis avec l’élégant pavillon central à dôme de Philibert Delorme, le beau palais non encore transformé, agrandi et alourdi par Louis XIV, se trouvait isolé hors de la ville. En arrière entre le nouveau palais et le Louvre s’élevaient les vieux remparts d’Étienne Marcel aboutissant sur le bord du fleuve à la tour du Bois, absolument semblable à la tour de Nesle, mais sœur non jumelle, car elle avait quelque chose comme cent quatre-vingts ans de moins que la sentinelle parisienne d’en face.