En dedans de la ville, le flot pressé des maisons battait partout cette enceinte vieillie, fort dégradée sur certains points, mais qui venait de servir à la défense de Paris ligueur contre les troupes royales. Au nord et à l’ouest, en dehors des fossés éboulés remplis d’eau bourbeuse, les faubourgs s’étaient considérablement épaissis pendant le cours du XVIᵉ siècle. La guerre civile accumula ruine sur ruine dans la ville, les faubourgs furent en partie rasés pour la défense, et le roi vainqueur trouva sa capitale fort mal en point. Il fallut quelques années pour réparer ces désastres, relever les maisons abattues, faire renaître le commerce et l’industrie, rendre la vie enfin à un organisme malade et ruiné à fond par une si longue série de crises. Henri IV s’employa fortement à l’œuvre de reconstitution avec les échevins et particulièrement le prévôt des marchands François Myron.

Après les premières années difficiles, les progrès de cette renaissance se firent plus rapides. Les ambassadeurs espagnols, au moment des négociations de la paix de Vervins, n’en revenaient pas et avouèrent ne plus reconnaître le Paris qu’ils avaient vu en si triste état au temps du siège. Ce grand nettoyage matériel ne laissait pas d’être une dure besogne, le prévôt des marchands avait beau s’occuper des restaurations d’édifices, de la propreté des rues, des travaux d’assainissement et d’embellissement, des quais et des égouts, l’ordre et la sécurité dans ce Paris nettoyé et embelli restaient difficiles à assurer avec la nombreuse population de gens de sac et de corde, ayant conservé de la période des discordes civiles l’habitude et le goût du brigandage. Pour un tire-laine que les archers saisissaient et qui s’en allait figurer aux potences du roi, il s’en retrouvait quatre-vingt-dix-neuf qui continuaient à infester, dès la nuit venue, les rues et les carrefours, à dévaliser les passants et à les assassiner s’ils tentaient de résister.

Malgré cette insécurité de la ville, qui fut à peu près de toutes les époques, la prospérité matérielle se prouvait par une continuelle transformation, par des travaux d’intérêt public, par l’achèvement de constructions restées en route, par une poussée d’édifices nouveaux, des églises, des couvents, des hôpitaux, des reconstructions de ponts à maisons auxquels on s’efforçait de donner un aspect décoratif régulier et plus de solidité.

En quelques années, après 1630, la partie des vieux remparts comprise entre la tour du Bois et la porte Saint-Denis tomba et la nouvelle ligne d’enceinte fut reportée de la porte nouvelle de la Conférence, ouvrant sur le quai des Tuileries tout près de la place de la Concorde actuelle, à une nouvelle porte Saint-Honoré sise en travers de notre rue Royale, et de là, en passant à la hauteur de la Bourse, jusqu’à la porte Saint-Denis. C’était la marge donnée à Paris pour son développement sur cette rive de la Seine.

La nouvelle enceinte englobait les Tuileries et leur grand jardin, tout le faubourg Saint-Honoré, les buttes de Saint-Roch, de vastes étendues des champs où bientôt les anciens chemins et les sentiers se changèrent en rues et en ruelles, poussant les maisons à la conquête de l’espace libre jusqu’aux nouveaux bastions.

Au milieu du siècle, le changement de décor est déjà complet. Le grand palais que s’est donné Richelieu, le palais Cardinal, aujourd’hui Royal, avec ses vastes jardins, l’autre palais Cardinal qui le suit le long de la rue comme les deux cardinaux se suivent dans l’histoire,—le palais de Jules Mazarin, aujourd’hui la Bibliothèque nationale,—occupent tout le terrain entre le Louvre et la porte Richelieu. L’hôtel de Vendôme, rue Neuve-Saint-Honoré, forme plus à l’est un autre noyau de grandes constructions entouré de plusieurs couvents, Feuillants, Capucins, Jacobins.

Corneille dans le Menteur, joué en 1642, constate les grands changements survenus:

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses;
Dans tout le Pré aux Clercs tu verras mêmes choses:
Et l’univers entier ne peut rien voir d’égal
Aux superbes dehors du palais Cardinal;
Toute une ville entière avec pompe bâtie,
Semble d’un vieux fossé par miracle sortie...

Du vieux fossé il reste encore trace alors, au milieu de ces superbes constructions surgissant du sol bouleversé; à côté de la Tour du Bois restée debout sur la berge, se voient des éboulis et des terrains vagues à la place du rempart démoli, de grands trous non comblés encore, des cloaques oubliés sous les masures jadis cachées par le rempart, et maintenant surprises par le grand jour.

Et Paris ne se contente pas alors de dévorer ses faubourgs, il conquiert au dedans de la vieille enceinte au milieu de la Seine une grande île restée inhabitée, l’île Notre-Dame coupée en deux par le fossé d’un rempart disparu qui la faisait entrer dans le système de défense de Philippe-Auguste entre la tour Barbeau et la Tournelle; l’île appartenait au chapitre de Notre-Dame, le roi l’acheta en 1614, et les sieurs Christophe Marie, Le Regrattier et Poulletier entreprirent de la rattacher par des ponts à la ville, de créer de toutes pièces au milieu de la rivière une petite ville à l’arrière de la vieille cité. Une église s’éleva dédiée à saint Louis et peu après le même nom s’appliqua à la vieille île de Notre-Dame enlevée aux quelques vaches qui tondaient ses herbages.