UN BALCON RUE SAINT-JACQUES

C’est donc sur toute l’étendue de sa partie ouest que Paris, sautant par-dessus ses remparts, gagne les champs et grandit considérablement. Dans le cours du siècle il va pousser fort loin les rues commencées aux talus des vieux fossés et remplir du flot de ses maisons les espaces conquis. Des spéculateurs avisés créeront tout d’une pièce des quartiers nouveaux et bâtiront des rues entières en réalisant de jolies fortunes. La ville prend un aspect nouveau; on veut maintenant de la régularité, des façades rectilignes. C’est au détriment du pittoresque; plus de belles saillies comme dans les âges précédents, plus de pignons pointus, d’encorbellements, de détails imprévus, on a pris le goût des ordonnances froides et lourdes.

Les hôtels que se construit la noblesse n’ont plus rien de l’aspect féodal des grandes maisons nobles d’antan, plus rien de seigneurial même, pour ceux qui ne visent pas au palais. Rien ne les distingue des logis de grosse bourgeoisie, ce sont des maisons cossues et voilà tout, et ce caractère aristocratiquement bourgeois ou bourgeoisement aristocratique s’accentuera encore au XVIIIᵉ siècle, même dans le faubourg Saint-Germain où les plus grands noms de France vont briller au fronton de toutes les grandes portes de style plus ou moins pompeux.

Ces hôtels auront beau montrer une carrure importante, élever sur des cours bien fermées de hauts pavillons avec de vastes ailes en retour, on sent malgré tout une vague tristesse planer, quelque chose comme le découragement pesant déjà sur une caste qui voit confusément arriver la déchéance politique, la fin du grand rôle joué par elle pendant des siècles. A part quelques écussons, quelques maigres sculptures aux fenêtres, toute la décoration est réservée à l’intérieur, aux somptueux appartements, au mobilier, comme si les descendants des fières races féodales, domptés et domestiqués à la longue par les rois, les nerfs coupés, abandonnaient désormais toute idée d’un rôle extérieur à jouer en dehors de leurs fonctions ou de leur rôle purement décoratif à la cour.

Ils ont beau élever de hautes constructions avec dépendances nombreuses, grandes écuries et remises pour leurs chevaux et leurs carrosses, larges communs pour leurs gens, il y a du renfrogné dans ces logis, de la maussaderie qui tournera plus tard à la mélancolie. On peut y mener vie magnifique au milieu d’un monde de serviteurs galonnés, du roulement des équipages, des allées et venues du personnel, mais c’est en somme une existence qui ne diffère guère de celle du bourgeois riche ou du traitant chez qui l’or afflue; les grands seigneurs ne se retrouveront plus réellement grands seigneurs que loin de Paris, dans les châteaux de leurs ancêtres, dans le rayon dominé par les vieux donjons fièrement posés jadis sur plaines et vallons.

De la rue on ne voit rien de ces hôtels bâtis au noble faubourg dans le courant du XVIIᵉ ou du XVIIIᵉ siècle, rien que de grands murs; on devine de beaux jardins à la française, des parterres correctement dessinés. Les appartements sont richement ornés, des tapisseries, des tableaux de maîtres s’encadrent dans les délicates boiseries aux détails menus, fort jolis, dans le style de Berain et Lepautre, ou dans le genre rocaille, mais si menus qu’on les croirait dessinés plutôt que sculptés.

Au centre de Paris, sous le grand roi, un quartier où s’élevaient déjà de beaux hôtels, entre le palais Cardinal, l’hôtel de Soissons et l’hôtel de la Vrillière, vit par un acte de courtisanerie du duc de la Feuillade s’ouvrir la place des Victoires. Le duc de la Feuillade, maréchal de France, colonel des gardes françaises, gouverneur du Dauphiné, vaillant soldat couvert de blessures, qui depuis sa jeunesse avait couru à tous les endroits où les horions se distribuaient et fait brillamment toutes les campagnes du règne, eut l’idée de marquer l’espèce de culte enthousiaste qu’il avait voué au roi pour la grandeur duquel il avait été se faire un peu partout cribler de coups de mousquet, en dédiant à Louis une statue allégorisant les victoires royales au centre d’une place publique aux architectures symétriques.

L’entreprise se fit avec la participation de la ville de Paris. Le maréchal acheta l’hôtel de la Ferté-Senneterre, la ville acheta l’hôtel d’Emery à côté; on les démolit et sur leur emplacement Mansard et Predot créèrent une place circulaire entourée de façades d’une ordonnance régulière. Au centre de la place baptisée des Victoires, M. de la Feuillade érigea la statue du monarque, Louis XIV à pied, vêtu à la romaine, foulant aux pieds la triple alliance représentée par un monstre à trois têtes, avec une Victoire voltigeant derrière qui le couronnait de lauriers. Ce groupe de bronze doré, haut de treize pieds, se dressait sur un piédestal de vingt-cinq pieds, aux quatre angles duquel quatre figures enchaînées symbolisaient les nations vaincues. Le duc pour assurer l’entretien du monument qui devait être redoré tous les vingt-cinq ans, avait constitué sa terre de la Feuillade en majorat grevé à tout jamais de cette charge, et, à défaut de successeurs, la terre devait revenir avec la charge à la ville de Paris.

Quel bruit en 1686 à l’inauguration de ce groupe colossal, acte d’idolâtrie à la romaine, qui valut au duc de la Feuillade un renom de courtisanerie effaçant sa renommée d’homme de guerre et le souvenir de ses services aux armées! Des épigrammes coururent Paris sur le duc et sur le Roi Soleil lui-même. La victoire du monument place-t-elle la couronne sur la tête du roi ou la lui ôte-t-elle? Il n’était pas jusqu’aux lanternes flanquant le monument qui ne fussent devenues motif de moqueries: