La Feuillade, sandis! jé crois qué tu me bernes
Dé mettre lé soleil entre quatré lanternes!
Lorsque la victoire tourna et que Louis XIV entra dans sa cruelle période de revers, ce fut d’abord aux lanternes que l’on s’en prit, elles disparurent en 1699, puis ce fut la statue royale elle-même, de pose assez prétentieuse, qui fut remplacée par un autre Romain de Coysevox.
A la Révolution l’âme du pauvre La Feuillade eut à subir un plus terrible assaut. Cette fois on enleva d’abord, au nom de la fraternité des peuples, par politesse internationale, les Nations enchaînées qui furent portées aux Invalides et on jeta ensuite le monarque à terre, pour l’envoyer à la fonte et en faire des canons destinés à envoyer à ces mêmes peuples, en guise d’autres politesses, de solides boulets.
Que mettre en ce milieu de place où l’on s’était habitué à voir quelque chose? On commença par y dresser une pyramide de bois portant les noms des citoyens morts au 10 août, en attaquant le palais du successeur du grand roi. Les grenadiers du 18 brumaire se chauffèrent, dans un corps de garde voisin, avec ce monument, et pour le remplacer on érigea, encore en bois, un modèle de monument égyptien consacré aux mânes de Desaix et de Kléber. Peu après le modèle alla aussi au feu et Desaix tout seul hérita de la place. Desaix en Romain ne resta pas longtemps sur son socle, la Restauration le fit descendre à son tour et fit reparaître Louis XIV non plus à pied mais sur un cheval caracolant.
A côté de la place des Victoires la Banque occupe le vaste hôtel construit par Mansard pour le secrétaire d’État Phélipaux de la Vrillière, une demeure vaste et somptueuse où, plus tard, le comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV, puis ses successeurs et la Banque de France ont apporté bien des modifications, mais où les modifications ont respecté une galerie digne d’un palais royal par ses proportions et par la richesse de sa décoration.
La place des Victoires royales n’avait pas suffi au roi Soleil pour sa glorification; au même moment où M. de la Feuillade travaillait avec grande hâte à son œuvre, le roi travaillait lui-même à une autre place qui en était comme le pendant de toutes les façons, qui devait être en hémicycle et bordée de bâtiments symétriques, comme l’autre, s’appeler place des Conquêtes et avoir comme ornement central la statue équestre de Louis, statue colossale montrant le roi en dominateur de l’Europe.
C’était une idée de M. de Louvois; le ministre voulait faire grand, élever des édifices majestueux destinés à loger la bibliothèque du roi, les ambassadeurs extraordinaires, certaines administrations et aussi l’Académie qui n’avait pas encore de local bien à elle et tenait séance où elle pouvait.
L’emplacement n’était pas tout à fait vide, l’hôtel de Vendôme et ses jardins en occupaient une partie, un couvent de capucins sur le côté avait le reste; au-dessus, c’est-à-dire dans la rue de la Paix actuelle, était un marché aux chevaux utilisant le terre-plein d’un bastion de l’enceinte de Louis XIV. L’hôtel de Vendôme était une très importante habitation construite par Henri IV pour le fils aîné de la belle Gabrielle, César de Vendôme; il comprenait un grand pavillon central à colonnades et loggias et des bâtiments sur deux grandes cours, plus un très grand jardin bordant le marché aux chevaux du bastion.
En 1652,—quelques semaines après la journée de la paille, où les émeutiers prirent l’hôtel de ville, massacrèrent les magistrats mazarins ou frondeurs, sans distinguer, et mirent le feu à l’édifice,—au plus fort de la Fronde, le 3 juillet à 7 heures du soir, eut lieu sur ce marché aux chevaux un duel fameux qui peut faire le pendant de celui des Mignons au marché aux chevaux des Tournelles.
Cette fois les combattants étaient cinq contre cinq, et il resta trois morts sur le carreau. Le héros principal du combat c’était le petit-fils de Gabrielle, le duc de Beaufort idolâtré des Parisiens. Le roi des Halles vaniteux et fougueux, était depuis longtemps au plus mal avec son beau-frère le duc de Nemours; déjà, au conseil même des chefs de la Fronde, ces deux beaux-frères s’étaient, comme deux crocheteurs, littéralement pris aux cheveux et battus à coups de poings. S’étant repris de querelle, de la même façon en une partie de débauche au jardin de Regnard, ce cabaret célèbre du jardin des Tuileries, ils résolurent d’en finir et sans désemparer réunirent chacun quatre seconds pour vider la querelle derrière les jardins de l’hôtel de Vendôme.