Un énorme anneau de fer scellé en haut du grand pignon de l’église fut longtemps l’objet de bien des suppositions; suivant l’opinion la plus probante, c’était un vieux souvenir du droit d’asile attribué à tant d’églises et de monastères. On sait que tout criminel qui parvenait à se réfugier sous le porche ou dans l’intérieur de certains édifices—ici à Sainte-Geneviève, quand il avait passé le bras dans l’anneau du portail—devenait inviolable et que toute poursuite devait s’arrêter. Lorsque ce droit, heureux quelquefois, abusif le plus souvent, fut supprimé, les moines de Sainte-Geneviève, en souvenir de l’antique privilège, auraient enlevé l’anneau pour le placer tout en haut du pignon, endroit inaccessible pour les fugitifs privés d’ailes.

Les vieux bâtiments conventuels furent refaits en grande partie ou restaurés au XVIIIᵉ siècle; l’abbaye, comme tant d’autres, perdit alors son aspect gothique. En même temps, comme l’église du XIIIᵉ siècle menaçait ruine, on résolut de la remplacer par le grand édifice gréco-romain de Soufflot. Les travaux commencés en 1758 nécessitèrent la démolition du collège de Lisieux et de quelques anciens bâtiments; la première pierre de l’église supérieure fut posée en 1763 par Louis XV. Des tassements, des excavations contrarièrent les travaux et firent longtemps douter de l’achèvement de l’œuvre et de la solidité du dôme. A la Révolution, la nouvelle Sainte-Geneviève, inachevée encore, devint le Panthéon, et pour commencer, à la place des reliques de sainte Geneviève jetées à la voirie, reçut comme nouvelles reliques les cendres de Voltaire et de Rousseau, de Mirabeau et de Marat. Quant à l’ancienne église, on la démolit en 1806; la rue Clovis passa dans sa nef, épargnant heureusement le svelte clocher.

Les siècles avaient rempli cette église et sa crypte immense de tombeaux de tous les âges, depuis les sépulcres gallo-romains et mérovingiens remis au jour par la pioche des démolisseurs, jusqu’aux fastueux cénotaphes de la Renaissance; c’est à peine si des débris de quelques-uns de ces tombeaux, statues, pierres tombales ont pu être sauvés et recueillis par nos musées.

Saint-Germain des Prés était en dehors de l’enceinte de Paris. Jusqu’au XVᵉ siècle la cité monastique si rapprochée de la ville s’éleva complètement isolée au milieu de champs et de prairies. L’espace entre le mur de l’abbaye et celui de Paris, à la pointe de Nesle, était en cultures, avec quelques petites bicoques çà et là campées sur le revers du fossé, formant vers la porte Bucy une amorce de faubourg. Un ruisseau emprunté à la Seine, la Noue ou petite Seine venait remplir les fossés de l’abbaye et clore le petit Pré aux Clercs.

De l’autre côté de cette petite Seine, vers le couchant, s’étendaient le grand Pré aux Clercs, si fameux jusque sous Louis XIV, et le grand clos de l’abbaye, que dominaient une petite chapelle isolée, une maladrerie et un moulin à vent tournant sur sa butte.

Voilà le cadre. L’abbaye avec ses fossés pleins d’eau et son enceinte crénelée flanquée de quelques tours rondes et de tourelles en encorbellement, occupe une sorte de quadrilatère irrégulier. Deux portes à pont-levis donnent accès dans l’intérieur, l’une à l’est regardant vers la ville et l’autre à l’ouest, plus forte, devant la courtille de l’abbaye, dite porte papale, depuis qu’en 1163 le pape Alexandre III, étant venu consacrer l’église reconstruite, y avait passé en allant prêcher en plein air dans le Pré aux Clercs. Après une première cour traversée, on se trouvait dans les jardins intérieurs, devant les beaux bâtiments du Réfectoire et du Chapitre formant deux côtés du cloître, sous le flanc nord de l’église.

Le Chapitre, immense bâtiment contenant aux étages supérieurs les dortoirs des moines, montrait une architecture rude et sévère, mais le réfectoire par sa légère architecture rappelait tout à fait la Sainte Chapelle du palais de saint Louis; c’était d’ailleurs l’architecte de saint Louis, Pierre de Montereau, qui l’avait construit ainsi que la grande chapelle isolée, dédiée à la Vierge, en arrière du bâtiment du chapitre.

Comme une châsse de pierre finement ciselée et fouillée, le réfectoire formait une immense et admirable salle où la lumière entrait à flots, colorée par les superbes vitraux de ses hautes fenêtres, presque entièrement semblables à celles de la Sainte Chapelle; on y admirait la chaire du lecteur, dans le genre de celle qui nous reste au réfectoire de Saint-Martin des Champs (Arts et Métiers), chaire magnifiquement sculptée où pendant le repas un moine montait faire une lecture pieuse.

Quand la Révolution en 1792 supprima l’abbaye, où il ne demeurait plus qu’une quarantaine de moines, les bâtiments libres et le splendide réfectoire lui-même furent bientôt, comme tous les locaux disponibles dans toute la ville, transformés en prison.

Pour le malheur des admirables bâtiments on y établit ensuite, ou en même temps, une fabrique de salpêtre. Il arriva ce qui devait inévitablement arriver en pareil endroit, dans le désordre des affectations diverses. Le 2 fructidor an II la fabrique sauta, renversant l’édifice de Pierre de Montereau et incendiant les autres bâtiments. Ce fut un désastre, le feu gagna la riche bibliothèque de ces bénédictins illustres par leurs travaux, collection précieuse depuis longtemps mise par les moines à la disposition des érudits laïques. Presque tout fut perdu, détruit par les flammes, gâté par l’eau ou jeté par charretées dans les cours, à la disposition de quiconque voulait fouiller dans les tas.