La troisième grande abbaye de la rive gauche, Saint-Victor, qui bornait l’Université à l’est, ne remontait pas, comme Saint-Germain et Sainte-Geneviève, aux commencements de la monarchie. Elle était de beaucoup leur cadette, et son église, pendant sept cents ans seulement, dessina sa belle silhouette à l’horizon de Paris.
Ce ne fut d’abord qu’un modeste prieuré au petit faubourg Saint-Victor, prieuré que le roi Louis le Gros, à la demande de Guillaume de Champeaux, érigea en abbaye. Le grand théologien maître d’Abélard, abattu et découragé, vint y chercher le repos après sa lutte contre son ancien disciple devenu le chef d’une école rivale, contre le terrible jouteur qui disait de ses anciens maîtres: «Quand ils allument du feu, ils font de la fumée et non de la lumière.» Mais lorsque ce victorieux Abélard s’en vint, acclamé par la foule, établir ses écoles—son camp d’escoliers—sur les pentes de la colline voisine, vers la rue du Fouarre, le vieux maître ayant repris des forces recommença la lutte et fonda en face de l’ennemi les écoles Saint-Victor, qui posèrent les premières assises de la renommée scientifique des Victorins.
A l’époque de sa splendeur Saint-Victor occupe un vaste enclos formant tout à fait le pendant de Saint-Germain des Prés, également en dehors de la muraille de Philippe-Auguste, et séparé de la Seine seulement par quelques toises de prairies. Saint-Germain s’appuie à la tour de Nesle, la légendaire et svelte tour en face du Louvre de Philippe-Auguste; Saint-Victor est tout proche de la Tournelle, grosse tour carrée qui garde l’entrée de la Seine de ce côté, en face du grand hôtel Saint-Paul, palais des rois de ce temps.
L’église de Saint-Victor est une haute et vaste nef rebâtie presque entièrement au commencement du XVIᵉ siècle, mais qui garde encore du temps de sa fondation une crypte, une grosse tour à baies romanes et un cloître du XIIIᵉ siècle. De magnifiques rosaces ornent les transepts, et les verrières présentent une suite remarquable de vitraux. Des tombeaux d’évêques de Paris, d’hommes illustres et de prélats, venus passer leurs derniers jours dans la retraite à Saint-Victor, remplissent l’église; il y a Maurice de Sully, le constructeur de Notre-Dame, des maîtres célèbres de Saint-Victor, comme Pierre Comestor, dont l’épitaphe latine jouant sur le nom, dit: «J’ai mangé autrefois, aujourd’hui je suis mangé»; le XVIIIᵉ siècle y mettra le tombeau de Santeuil, le poète retiré dans son canonicat de Saint-Victor, qui dîna pour son malheur trop souvent chez la duchesse du Maine et mourut d’une plaisanterie de la grande dame, lui versant un cornet de tabac dans un verre de vin d’Espagne.
Les chanoines de Saint-Victor avaient, pour l’embellissement de leur enclos, obtenu la permission d’y faire passer la Bièvre. La rivière captée, presque à son embouchure, traversait ce qui fut plus tard le Jardin des Plantes, entrait dans l’enclos, suivait parallèlement le cours de la Seine et s’en allait se jeter dans le fleuve à la hauteur de la rue de Bièvre actuelle. Ce fut l’occasion de nombreux procès avec les Genovefains qui se plaignaient du tort fait aux terres de leur abbaye par ce changement de lit et disputaient aussi aux Victorins la seigneurie et la justice du faubourg Saint-Victor.
Ainsi donc Saint-Victor en amont de la rivière, Saint-Germain en aval et Sainte-Geneviève sur la colline, cela faisait trois cités monastiques et féodales, élevant de nombreuses tours et tourelles, et flanquant de trois côtés le quartier remuant de la jeunesse, la ville de l’Université.
De ces trois grandes abbayes debout encore à la fin du siècle dernier, avec le prestige de l’antiquité la plus vénérable, de l’art qui avait fait de certaines parties des merveilles architecturales, avec le prestige de la science aussi, Saint-Victor, Sainte-Geneviève et Saint-Germain étant illustres par les travaux littéraires de leurs moines et par la richesse de leurs immenses bibliothèques mises largement à la disposition des lettrés et des savants laïques,—de ces trois abbayes qui s’étaient jadis partagé le territoire de la rive gauche, que reste-t-il aujourd’hui?
CONSTRUCTION DU PANTHÉON, AU PREMIER PLAN LE COLLÈGE DES CHOLETS
Une église, Saint-Germain des Prés, une tour, la tour dite de Clotilde, ancien clocher de l’église Sainte-Geneviève, cinq travées du réfectoire des Genovefains englobées dans les bâtiments du lycée Henry IV et c’est tout. Table rase a été faite du reste. L’abbaye de Saint-Victor, la plus malheureuse des trois, n’a laissé aucun vestige matériel de son passage sur le lieu où, pendant sept siècles, sa magnifique église appuyée de ses grands bâtiments avait complété le cadre monumental de l’entrée de la Seine dans Paris et formé comme l’avant-garde des merveilles de la grande ville.