Depuis le divorce, Joséphine n'avait point quitté la Malmaison, mais sa douleur n'était pas de celles qui cherchent le recueillement et la solitude. Entourée de ses enfants, elle recevait et appelait ses amis, et la récompense de la bonté gracieuse avec laquelle elle avait traversé les grandeurs était de retrouver dans l'adversité des dévouements nombreux et vrais. Très expansive, parlant et s'agitant beaucoup, elle ne faisait trêve à ses doléances que pour s'enquérir, avec une curiosité inquiète et bien féminine, de l'heureuse rivale qui lui succéderait: elle eût voulu être pour quelque chose dans la décision de l'Empereur, participer au grand événement qui se préparait à ses dépens et se persuader que son crédit survivait à son bonheur. Elle inclinait vers l'Autriche par intérêt, pour mieux assurer la sécurité d'Eugène en Italie, par goût, par traditions aristocratiques, par ce fonds d'opinions royalistes qui était resté en elle et qui lui faisait désirer que l'Empire se donnât un trait de ressemblance avec la monarchie légitime en l'imitant dans le choix de ses alliances. Eugène et Hortense s'associaient aux préférences de leur mère; comme elle, ils voyaient volontiers les personnes qui partageaient leur opinion, qui touchaient de près ou de loin à l'Autriche; ils avaient notamment conservé des relations avec la comtesse de Metternich, femme du ministre, demeurée à Paris malgré le départ de son mari et la guerre. Napoléon, qui de Trianon se maintenait en rapports fréquents avec Joséphine, la ménageant beaucoup, la réconfortant par d'affectueux rappels et de menues attentions, lui écrivant souvent et lui envoyant «de sa chasse [293]», savait qu'il pourrait trouver à la Malmaison un moyen de communiquer discrètement avec Vienne; il ne s'était pas encore décidé à en faire usage.

[Note 293: ][ (retour) ] Corresp., 16068.

Le 26 décembre, il sort de sa retraite, rentre à Paris et retrouve avec tristesse les Tuileries, où tout lui parle de l'absente [294]. Il ne laissera pas l'année se renouveler sans la voir; il lui a d'ailleurs promis sa visite pour ces jours où le cœur a besoin de s'épancher, où l'isolement pèse, où revivent les souvenirs. Il donnera à Joséphine les instants que ne réclameront point les soins du gouvernement, les réceptions officielles, l'hommage à recevoir de ses troupes, qui viennent lui apporter le salut de nouvel an. Dans la matinée du 31, il écrit à l'Impératrice: «J'ai aujourd'hui grande parade, mon amie; je verrai toute ma vieille garde et plus de soixante trains d'artillerie... Je suis triste de ne pas te voir. Si la parade finit avant trois heures, je viendrai. Sans cela, à demain [295].» En fait, il n'alla que le lendemain et, avant de partir, put recevoir une note émanée à nouveau de la chancellerie russe, datée des 28 novembre-11 décembre et toujours antérieure à la réception de nos envois [296].

[Note 294: ][ (retour) ] Id., 16088.

[Note 295: ][ (retour) ] Id., 16097.

[Note 296: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, 149.

Le cabinet de Pétersbourg revenait sur les termes employés dans la convention militaire avec l'Autriche; sa note était une plainte officielle; il tenait à laisser trace écrite de son déplaisir. Il signalait aussi avec amertume le langage de certains journaux allemands, des articles favorables à l'émancipation polonaise. Sans doute, il était à présumer qu'Alexandre n'eût point laissé expédier sa note, s'il eût su à temps l'acquiescement de l'Empereur à la signature d'un traité; c'est toujours l'extrême lenteur des communications qui retarde la paix des esprits et l'accord des volontés. Napoléon le sait; néanmoins, à lire la pièce qui lui est transmise par Kourakine, il éprouve un violent mouvement d'impatience. Ainsi, à Pétersbourg, on continue à se forger des périls imaginaires, alors que depuis deux mois l'ensemble de sa conduite tout au moins aurait dû rassurer, alors que ses paroles, ses discours, ses actes, ses professions intimes et publiques, tendent à bannir les soupçons. La défiance de la Russie est-elle donc incurable, qu'elle résiste à tant et de si clairs témoignages? «Après tout cela, s'écrie-t-il, je ne sais plus ce que l'on veut: je ne puis détruire des chimères et combattre des nuages.» Et ce sont les propres paroles qu'il adresse au Tsar, dans une lettre expédiée le jour même. «Je laisse Votre Majesté juge, ajoute-t-il, qui est le plus dans le langage de l'alliance ou de l'amitié, d'elle ou de moi. Commencer à se défier, c'est avoir déjà oublié Erfurt et Tilsit [297]

[Note 297: ][ (retour) ] Corresp., 16099.

Cependant, s'il ne peut s'empêcher d'infliger cette leçon à un allié par trop ombrageux, il s'efforce aussitôt de l'atténuer par des expressions caressantes; il laisse entendre que la chaleur même de son amitié explique la vivacité de son langage; c'est son cœur, meurtri par d'injustes soupçons, qui s'ouvre et qui se plaint: «Votre Majesté sera-t-elle assez bonne pour approuver cet épanchement?» Il glisse ensuite une allusion aux circonstances du moment: «J'ai été un peu en retraite et vraiment affligé de ce que les intérêts de ma monarchie m'ont obligé à faire. Votre Majesté connaît tout mon attachement pour l'Impératrice.» Et il termine par cette phrase: «Votre Majesté veut-elle me permettre de m'en rapporter au duc de Vicence pour tout ce que j'ai à lui dire sur ma politique et ma vraie amitié? Il ne lui exprimera jamais comme je le désire tous les sentiments que je lui porte.» Ainsi, ses dernières paroles semblent bien ratifier d'avance et une fois de plus tout ce que Caulaincourt pourra faire et conclure.

Seulement, il juge le succès un peu plus incertain; sans doute aussi qu'il y tient un peu moins, et son humeur contre la Russie va se traduire par un langage plus accentué à la Malmaison, c'est-à-dire dans un endroit où il sait que ses paroles seront répétées à l'Autriche. Le résultat de sa visite à Joséphine fut que madame de Metternich, appelée le jour d'après à la Malmaison, y entendit «des choses bien extraordinaires [298]». La reine Hortense et le prince Eugène lui avouèrent sans ambages qu'ils étaient «Autrichiens dans l'âme». L'Impératrice, arrivant à son tour, renchérit sur ces assurances: elle déclara que le projet de mariage avec l'archiduchesse lui tenait particulièrement au cœur, qu'elle y consacrait tous ses soins et désespérait moins que jamais du succès. L'Empereur, qu'elle avait vu la veille, lui avait dit que son choix n'était point fixé [299], refrain éternel et obligé avec l'Autriche. Il avait même ajouté qu'il pourrait bien se décider en faveur de cette puissance, s'il avait la certitude d'être agréé par elle [300]. N'était-ce point un moyen pour lui d'obtenir, de provoquer une parole bien nette qu'il pût à l'occasion rappeler et faire valoir?