Ayant toujours été en route [lacune dans le texte], je m'empresse de la faire partir, avec les changemens survenus depuis ce tems. J'ai reçu hier un courrier qui m'a annoncé l'horrible catastrophe arrivée au général Dupont. Ce général, au fond de l'Andalousie, s'est laissé couper la retraite, s'est laissé envelopper, isoler de deux de ses divisions, et après une affaire mal concertée et mal donnée, il s'est rendu par capitulation. Huit ou neuf mille Français ont été obligés de mettre bas les armes, ainsi que deux ou trois régimens suisses qui étoient au service d'Espagne et qui avoient pris parti pour nous. C'est un des actes les plus extraordinaires d'ineptie et de bêtise. Dans la position actuelle des choses, cet événement est d'un effet immense en Espagne. Les esprits s'échauffent. Mon armée va être obligée d'évacuer Madrid pour se concentrer. Au même moment, 40,000 Anglais débarquent sur différents points. Je vous donne cette nouvelle pour votre gouverne. Je pense que vous devrez attendre l'arrivée d'un prochain courrier qui vous sera expédié, pour avoir le prétexte de la dire, en parlant des autres nouvelles, et disant que votre courrier étoit ancien. Après la tournure très grave que prennent les affaires d'Espagne, il est probable que cet hyver je laisserai 150,000 Français, indépendamment de 100,000 alliés, sur la rive gauche de l'Elbe. Je fais rentrer 80,000 hommes. C'est dans cette position que je passerai l'hyver. Dantzig sera gardé par les Saxons et les Polonais. Je laisserai la Pologne à ses propres troupes, pour ne pas menacer la Russie ni l'Autriche. Tout cela n'est aussi que pour votre gouverne. Tout porte à penser que les mouvemens de l'Autriche sont des mouvemens de peur. Je laisse des troupes suffisantes pour la contenir. Mais si elle se laissoit entraîner par l'Angleterre, elle se trouveroit loin de son jeu. Dans ces circonstances, je verrois avec plaisir que l'Empereur dît un mot et fit connoître son mécontentement des armemens de l'Autriche.--Voilà le roi de Suède entièrement abandonné des Anglais. Tenez-moi au fait de ce que tout cela doit devenir. La chose est obscure. Je suis fort content de l'esprit des Français dans les provinces. Demain, je traverse la Vendée.

Rochefort, le 6 août 1808.

M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit hier. Je retarde mon départ de Rochefort de deux heures pour répondre à vos lettres des 16 et 17 juillet de Saint-Pétersbourg que je reçois à l'instant. L'Autriche arme et devient insolente. Ces armemens et cette insolence ne sont que ridicules, dès qu'elle n'a rien de lié avec la Russie. Les Anglais débarquent beaucoup de monde sur les côtes d'Espagne. Cela peut avoir quelque inconvénient momentané pour moi, vu que cela excite merveilleusement les insurrections d'Espagne et de Portugal; mais j'ai au moins la consolation que ces événemens ont servi de diversion à l'Empereur et l'ont entièrement dégagé de ses ennemis. Je pars pour parcourir la Vendée. Je serai à Paris le 15 août. J'attendrai là ce que vous m'écrirez pour le rendez-vous.--Voilà un an que mon alliance avec l'Empereur dure; ainsi, elle doit donner de la confiance de part et d'autre. Je ne suis point éloigné de laisser la frontière de la Vistule occupée par les Polonais et les Saxons et d'en retirer mes troupes. Par ce moyen, il y aura entre une sentinelle russe et une sentinelle française toute la distance du pays entre l'Elbe et le Niémen. Si vous recevez les journaux anglais, vous y verrez que les 5/6mes des nouvelles qu'ils contiennent sont fausses et controuvées. Je vous ai instruit de ce qu'il y a de vrai. Des expéditions anglaises et des insurrections menacent Lisbonne. La meilleure intelligence règne entre l'amiral russe et le général Junot; je ne sais pas ce qui en arrivera. Je fais cependant avancer mes troupes en toute diligence. Une partie de l'année espagnole ayant pris parti pour les Anglais, les affaires ne laissent pas d'être assez sérieuses.--Vous ne manquerez pas de vous souvenir que l'armée du général Dupont étoit composée de recrues, et que cette affaire, quoique excessivement mal manoeuvrée, ne seroit pas arrivée à de vieilles troupes, qui auroient trouvé dans leur moral même de quoi suppléer aux fautes du général.

À Saint-Cloud, le 20 août 1808.

M. de Caulaincourt, je vous envoye un rapport du ministre de la Marine et un projet de décret qu'il me propose de prendre. Je ne veux pas le faire sans savoir si cela convient à l'Empereur. L'Empereur fait des dépenses inutiles en conservant ces vaisseaux qui ne sont bons à rien. Des transports armés en guerre ne peuvent servir. Ces vaisseaux sont pourris. Reste le vaisseau turc qu'on pourroit envoyer à Ancône, où il seroit désarmé. Moyennant cela, il y aura bon nombre de matelots disponibles. On fera de ces matelots ce que voudra l'Empereur: ou on les renverra en Russie, ou je les prendrai à ma solde et je mettrai les équipages des trois mauvais vaisseaux sur trois de mes vaisseaux de Flessingue ou ailleurs. Ils seront à ma solde et serviront comme alliés. Les officiers s'instruiront, les matelots s'exerceront, et cela sera utile à tout le monde. Mais il faut que ces équipages soyent tout à fait à mon service, car mon escadre souffriroit des dépendances attachées à une escadre combinée. Causez-en avec le ministre de la Marine. Peut-être seroit-il plus convenable que ce fût l'Empereur ou son ministre qui prissent cette décision? Vous y ferez mettre que le vaisseau turc se rendra dans le port d'Ancône où il sera désarmé. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

Saint-Cloud, le 23 août 1808.

M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 1er août. J'ai reçu hier les beaux présens de l'Empereur. J'ai fait commander de très beaux meubles pour les faire ressortir; ils sont vraiment beaux. M. le général Caulaincourt, Montesquiou vous porte deux bustes de l'Empereur faits à Sèvres sur le modèle de celui qu'il m'a envoyé. Je crois qu'il y en a déjà une cinquantaine de faits: ainsi vous pouvez en faire venir tant que vous voudrez. J'ai vu à Sèvres le beau service de porcelaine égyptienne qui pourra être envoyé à l'Empereur le 1er septembre. J'espère qu'il en sera content.

L'ineptie et la lâcheté qu'ont montrées Dupont, Marescot et quelques autres est inconcevable; ils n'ont fait que des sottises et des bêtises. Cela a compromis mes affaires d'Espagne et m'oblige à lever des conscrits pour réparer mes pertes et me tenir toujours en mesure. Le 1er et le 6e corps et trois divisions de dragons sont partis de la grande armée pour Mayence. Je fais partir des bords du Rhin une quantité de forces à peu près égale à celle que je retire pour renforcer les trois corps des maréchaux Davoust, Soult et prince de Ponte-Corvo. Je laisse en Allemagne mes 60 escadrons de cuirassiers, trois divisions de dragons et une vingtaine de régiments de cavalerie légère. J'ai d'ailleurs mis sur pied toutes les troupes de la Confédération du Rhin, de sorte que je puis marcher contre l'Autriche avec 200,000 hommes. Cependant je désirerois fort que l'Empereur fît parler à l'Autriche, avec laquelle je n'ai du reste aucun sujet de discussion. J'ai conclu ma convention avec la Prusse, et si, comme je le crois, je n'ai rien à démêler avec l'Autriche, la Silésie et Berlin seront dans les mains de la Prusse avant l'hyver, ce qui sera un grand sujet de tranquillité pour l'Autriche et même pour la Russie. Il faut que le prince Kourakine ait carte blanche en Autriche, et qu'il soit autorisé à dire que la Russie joindra cent mille hommes à mes troupes, si les Autrichiens font le moindre mouvement intempestif. Faites-moi connoître quelles sont là-dessus les intentions de l'Empereur. Il est de son intérêt que je fasse finir promptement les affaires d'Espagne. Trente mille hommes de plus peuvent accélérer la prise de certain port et nuire beaucoup aux Anglais. Jusqu'à présent, je n'ai retiré de l'Allemagne qu'un nombre de troupes à peu près pareil à celui que j'y envoyé; mais étant assuré que la Russie fera cause commune avec moi si l'Autriche chicane, je pourrai en retirer un plus grand nombre, ce qui seroit très avantageux. La levée des troupes de la Confédération coûte beaucoup d'argent à ses princes. Parlez de cela à l'Empereur: s'il fait faire sa déclaration à la cour de Vienne, et s'il fait marcher 100,000 hommes si l'Autriche m'attaque, je renverrai les troupes des princes de la Confédération chez eux, ce qui sera un grand bienfait pour toute l'Allemagne. Il n'y a rien de nouveau sur le Portugal. Jusqu'à cette heure on n'en entend rien. Votre lettre est arrivée deux jours avant celles de Constantinople que Champagny vous envoye. Vous y verrez que le 28 juillet Sélim a été tué, Mustapha précipité du trône et un nouveau sultan mis à sa place. Ne croyez aucune mauvaise nouvelle. L'Espagne sera soumise après les chaleurs, qui font que ce pays est un désert sans eau et insupportable pour nos troupes.

Saint-Cloud, le 26 août 1808.

M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 9. Montesquiou est parti avant-hier; ainsi cette lettre pourra vous arriver avant lui. Voici ce qui s'est passé. Il y a deux jours que M. de Metternich reçut un courrier de Vienne qui annonçoit la résolution où étoit sa cour de me donner satisfaction sur tout, et de faire rentrer les choses dans leur ancien état pour le premier septembre. M. de Metternich avoit même l'ordre de me demander une audience et de me donner ces assurances de vive voix, ce qu'il a fait hier avant la Comédie. Je lui ai donné une audience d'une heure dans laquelle il m'a fait toute sorte de protestations de bons sentimens, et m'a annoncé que sa Cour reconnoîtroit le nouveau roi d'Espagne. Je suis donc fondé à penser qu'au 1er septembre, c'est-à-dire dans peu de jours, tout sera rentré dans l'ancien état. Je renverrai alors les troupes de la Confédération chez elles, et tout redeviendra pacifique en Allemagne. La convention avec les Prussiens n'est pas encore signée; j'espère qu'elle le sera demain ou après. Aussitôt que je verrai que l'Autriche tient ses promesses, je compte réunir 100,000 hommes au camp de Bayonne. Le 1er et le 6e corps de la grande armée arrivent à Mayence.--Les Anglais veulent attaquer le Portugal. Au 15 août il n'y avoit rien de nouveau à Lisbonne. Junot y étoit en bonne position, ainsi que l'escadre russe.--La division espagnole qui étoit dans le Nord s'est embarquée pour l'Espagne, grâce à l'extrême imprévoyance du prince de Ponte-Corvo, quoique je lui eusse répété plusieurs fois qu'il devoit placer ses troupes de manière à en être sûr; mais La Romana et d'autres généraux espagnols lui avoient tourné la tête. Vous pouvez parler de cette affaire; comme ne voulant pas désarmer ces troupes, dire que je préfère les vaincre en Espagne à désarmer des soldats qui étoient passés à mon service, mais que cette trahison m'a révolté et que les traîtres seront punis. Les affaires d'Espagne vont médiocrement. Le roi d'Espagne est à Burgos. L'armée occupe la ligne du Duero.--Saragosse a été prise; chaque maison a essuyé un siège, de sorte que cette ville est saccagée et perdue. Mes bonnes troupes arrivent de tous côtés, et aussitôt que la canicule sera passée, on fera une sévère justice des rebelles. Le parti du Roi est composé de tous les hommes sages, mais qui tremblent sous les poignards des moines et aux sollicitations des agens anglais.--Vous jugerez convenable de moins presser l'empereur Alexandre d'agir contre l'Autriche, puisque celle-ci ne paroît pas vouloir y donner lieu.--Vous recevrez par le prochain courrier les communications que je fais faire au Sénat des traités faits avec le roi d'Espagne, et des relations qui exposent au clair ce qui s'est passé et se passe en Espagne, pour détruire les faux bruits, quoique l'événement de Dupont ne soit que trop vrai. Lui et Marescot ont montré autant d'ineptie que de lâcheté et de pusillanimité. Je soupçonne que Villoutreys ne s'est pas comporté dans cette circonstance comme il convenoit à un officier de ma maison. Je ne le conserverai probablement pas près de moi.--L'ancien roi d'Espagne est toujours à Compiègne, où il a la goutte. Les princes sont à Valençay.--Depuis les dernières nouvelles de Constantinople, nous ne savons rien. Sur ce, je prie Dieu, etc.