À Madrid, le 5 décembre 1808.

M. de Caulaincourt, nous sommes à Madrid depuis hier. Les bulletins vous feront connoître les événements qui se sont passés depuis le combat de Burgos, la bataille d'Espinosa et de Tudela, et les combats de Somo-Sierra et du Retiro. Les Anglais ont eu la lâcheté de venir jusqu'à l'Escurial, d'y rester plusieurs jours, et, à la première nouvelle que j'approchois du (sic) Somo Sierra, de se retirer, abandonnant la réserve espagnole.--On me dit que l'ambassadeur de Russie est parti il y a trois semaines pour Carthagène, où il a dû s'embarquer pour Trieste et pour la France. Le temps ici est superbe; c'est absolument le mois de mai. Nos colonnes se dirigent sur Lisbonne.

Madrid, le 10 décembre 1808.

M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint le rapport qu'on m'a fait sur le vaisseau russe. Vous le communiquerez ou vous ne le communiquerez pas à l'Empereur, selon que cela vous conviendra.

À Valladolid, le 7 janvier 1809.

M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 8 décembre. Les bulletins se sont succédé avec rapidité. Les nouvelles de Constantinople, les nouvelles d'Autriche et aussi le besoin de me rapprocher de France m'ont rappelé au centre, car il y a d'ici à Lugo 100 lieues, ce qui en feroit 200 pour le retour des estafettes. J'ai laissé le duc de Dalmatie avec 30,000 hommes pour suivre la retraite des Anglais; le maréchal Ney est en seconde ligne sur les montagnes qui séparent la Galice du royaume de Léon. Le duc de Dalmatie doit être à Lugo. Il est probable que, lorsque vous recevrez cette lettre, je sois de retour à Paris. Dites à l'Empereur qu'en Italie et en Dalmatie j'ai 150,000 hommes à opposer à l'Autriche, non compris l'armée de Naples; que j'ai 150,000 hommes sur le Rhin, et, en outre, 100,000 hommes de la Confédération; qu'enfin au premier signal je puis entrer avec 400,000 hommes en Autriche; que ma garde est aujourd'hui à Valladolid, où je la laisse reposer huit jours, et que je la dirigerai ensuite sur Bayonne; que je suis prêt à me porter sur l'Autriche, si cette puissance ne change pas de conduite, et que si ce n'eût pas été pour ne rien faire de contraire à notre alliance, déjà je me serois mis en guerre avec cette puissance, car les affaires d'Espagne qui m'occupent 200,000 hommes ne m'empêchent pas de me croire deux fois plus fort que l'Autriche, quand je suis sûr de la Russie; que le seul mal que je voye, c'est que cela coûte beaucoup d'argent; que je viens de lever encore 80,000 hommes; que je désire que nous prenions enfin le ton convenable avec l'Autriche. Je l'ai proposé à Erfurt. Autrement nous ne pourrons terminer rien de bon sur les affaires de Turquie. Nous aurions peut-être eu la paix, sans les espérances que les Anglais ont fondées sur les dispositions de l'Autriche.--Quant aux deux vaisseaux russes à Toulon, il n'y a pas de doute qu'ils seront payés. Je viens encore d'écrire à ce sujet.--Vous pouvez assurer qu'il n'y a plus d'armée espagnole; si tout le pays n'est pas entièrement soumis, c'est qu'il y a beaucoup de boue, et qu'il faut beaucoup de tems, mais tout se termine. Sur ce, je prie Dieu, etc.

À Valladolid, le 14 janvier 1809.

M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la lettre que je voulois écrire à l'Empereur; mais j'ai trouvé qu'il y avoit beaucoup trop de choses pour une lettre qui reste. Je vous l'envoye pour que vous vous en serviez comme d'instruction générale. J'écrirai à l'Empereur une lettre moins signifiante. Sur ce, je prie Dieu, etc.

Projet de lettre à l'empereur Alexandre, transformé en instruction pour l'ambassadeur.

Monsieur mon frère, il y a bien longtems que je n'ai écrit à V. M. I. Ce n'est pas cependant que je n'aie souvent pensé, même au milieu du tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurés à Erfurt. J'ai espéré pendant un moment annoncer à V. M. la prise de l'armée anglaise; elle n'a échappé que de douze heures; mais des torrents qui, dans des tems ordinaires, ne sont rien, ont débordé par les pluies, et des contrariétés de saison ont retardé ma marche de 24 heures. Les Anglais ont été vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers anglais et tout le reste du corps de la Romana; on leur a pris 18 pièces de canon, 7 à 800 chariots de munitions et de bagages et même une partie de leur trésor; on les a obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étoient jonchés. Cette manière cruelle de tuer de pauvres animaux a fort indisposé les habitans contre eux. Je les ai poursuivis moi-même jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laissé ce soin au maréchal Soult. J'ai l'espérance que si les vents leur sont contraires, ils ne pourront s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste pas quinze ou dix-huit cents. Le Roi fait après-demain son entrée à Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre leur indépendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'armée. Si l'on n'a pas occupé tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut du tems.