1508 nous donne un des tableaux les plus célèbres du maître, la Légende des dix mille saints martyrisés sous le roi de Perse Sapor II. Malgré la multiplicité des personnages et le beau fini des détails, Albert Dürer le peignit en un an pour le duc Frédéric de Saxe; plus tard il devint la propriété du prince Albert, qui l'offrit au cardinal de Granvelle. Je n'ai trouvé nulle part comment il devint la propriété de l'empereur d'Autriche. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est depuis longtemps déjà à Vienne, au Belvédère (salle 1re, no 18), où il excite une juste admiration.—Au milieu de la toile, on aperçoit Albert Dürer et son Pylade Bilibald Pirkeimer; tous deux sont vêtus d'habits noirs et suivent avec intérêt les péripéties du drame terrible qui se déroule devant eux: leur attitude est calme et digne; l'artiste tient à la main un petit drapeau sur lequel on lit l'inscription suivante: Ista faciebat anno Domini, 1508, Albertus Dürer Alemanus.

Il y a, dans la galerie de Schleissheim, une répétition de cette toile. Un an avant d'exécuter la Légende des dix mille martyrs, l'artiste en avait fait un croquis à la plume. C'est le prince royal de Suède qui est l'heureux possesseur de ce petit chef-d'œuvre.

Albert Dürer peignit l'Ascension de la Vierge pour Jacques Heller, de Francfort; il se représenta au second plan, appuyé sur une table qui portait son nom et la date 1509. Je dis qui portait, car cette belle toile a été détruite dans le terrible incendie du château de Munich. Le fameux tableau l'Adoration des rois mages, que l'on voit à Florence, porte aussi la date de 1509. C'est une œuvre du plus haut style, malgré son aspect un peu étrange. En effet, on a peine à garder son sérieux devant ses rois d'Orient, vêtus comme des gentilshommes allemands du commencement du XVIe siècle.

Suivant les errements de tous les peintres, ses prédécesseurs, Albert Dürer ne se souciait pas du costume, il habillait ses personnages à la mode de son époque et de son pays.

Revenons au Belvédère, nous ne perdrons pas nos pas, car nous nous trouverons en face d'une des plus belles pages du maître, la Trinité. Il fit ce chef-d'œuvre pour une église de Nuremberg, d'où on la porta à Prague; ensuite elle passa à Vienne, où on la voit encore. En haut, au milieu de la toile, Dieu le père presse entre ses bras le Christ attaché à la croix; le Saint-Esprit plane sur sa tête; deux séraphins tiennent le manteau de Jéhovah, tandis que plusieurs anges voltigent autour d'eux, portant les instruments de la Passion. A gauche, on aperçoit des saintes conduites par la Vierge; à droite, des saints conduits par saint Jean-Baptiste; au-dessous, une troupe d'élus de tous les états et de toutes les races se tiennent debout sur des nuages et rendent des actions de grâces au Créateur. A la droite du spectateur, on aperçoit Albert Dürer lui-même, vêtu d'un riche manteau fourré; il tient dans la main gauche un écusson sur lequel on lit: Albertus Durer Noricus faciebat anno Virginis partu 1511.

Un beau paysage, baigné par un lac transparent, occupe le bas de la toile.

1511 nous donne un autre tableau qui ne vaut pas le précédent, il s'en faut; c'est une Vierge allaitant l'enfant Jésus, que l'on trouve au musée royal de Madrid. On peut reprocher à la mère du Sauveur de n'être qu'une bonne bourgeoise de Nuremberg, mais on doit reconnaître que la toile est d'un bel effet et d'un bon coloris.

1512 ne nous apporte qu'un tableau que l'on voit à Vienne, au Belvédère, c'est une Madone qui se ressent du séjour du maître en Italie. La robe bleue de la Vierge est d'une couleur très-intense, trop intense peut-être; elle écrase un peu les chairs qui sont un peu pâles; l'enfant nu que la Madone tient sur ses genoux est remarquablement beau.

Le musée du roi, à Madrid, renferme un Calvaire daté de 1513, qui peut rivaliser avec les meilleurs morceaux d'Albert Dürer. Ce n'est guère qu'un tableau de chevalet. Mais les œuvres de génie ne se mesurent pas au mètre.

En 1515, il fit à la plume les dessins du célèbre livre de prières destiné à l'empereur Maximilien. Aucun de ces nombreux petits chefs-d'œuvre ne ressemble à son voisin: les uns sont sérieux, les autres spirituels, tous sont admirables, et c'est toujours celui que l'on a sous les yeux qui paraît le meilleur. Ce livre unique est à Munich, dans la bibliothèque de la Cour.