De tous les portraits d'Albert Dürer, le plus beau sans contredit est celui qu'il a fait en 1516, d'après la ressemblance de son vieux maître, Michel Wohlgemuth. Cette œuvre pieuse est conservée à la pinacothèque de Munich, cabinet VII, sous le numéro 139; elle est peinte sur un fond vert uni et porte cette singulière légende: «Albert Dürer a fait ce portrait en 1516, d'après la ressemblance de son maître, Michel Wohlgemuth, qui était âgé de 82 ans et qui a vécu jusqu'en 1519. Il est mort le jour de la Saint-André, avant le lever du soleil.»
A l'âge de quatre-vingt-deux ans maître Wohlgemuth avait encore l'air intelligent, mais il ressemblait plutôt à un moine qu'à un grand artiste.
La Lucrèce que nous trouvons à la pinacothèque de Munich, dans la deuxième salle, sous le numéro 93, passe pour être le portrait de sa femme. On se trompe évidemment; Agnès Frey était belle et distinguée, et cette Lucrèce est laide et sans distinction. La même année, Albert Dürer a peint une Vierge tenant son fils sur ses genoux. L'Enfant divin porte au cou un collier d'ambre jaune, et sur une table verte on aperçoit un citron coupé qui fait pâmer d'aise tous les réalistes. La Mère du Sauveur est aussi belle que les plus belles Vierges de Raphaël.—Ce tableau est à Vienne, au Belvédère à côté d'un superbe portrait de l'empereur Maximilien Ier, daté de 1519.
En 1520, Albert Dürer entreprend son voyage dans les Pays-Bas. Chemin faisant, il dessine sur un album qu'il emporte toujours avec lui les personnages et les objets qui lui semblent intéressants. Ce précieux album a été vendu en détail; nous en avons vu quelques feuillets qui appartiennent à un amateur distingué, M. Ambroise-Firmin Didot. Ils nous ont laissé le regret de ne pas connaître les autres.
Dans la pinacothèque de Munich, cabinet VII, numéro 127, nous trouvons Siméon et l'évêque Lazare, un petit tableau charmant qui porte la date de 1523, et qui cependant est peint sur un fond d'or, dans le style de l'école de Cologne. A la même date, nous avons non-seulement un magnifique portrait d'homme peint à la détrempe sur toile, que l'on suppose être Jacques Frugger, mais encore trois des meilleurs tableaux du maître: 1o une Descente de croix, fort bien composée et d'une vérité qui vous fait froid au cœur; 2o une Nativité dans la crèche, où l'on voit sainte Marie et saint Joseph adorer l'enfant Jésus entouré d'un groupe de chérubins, tandis que d'autres anges vont annoncer la bonne nouvelle aux bergers. Cette Nativité formait le centre d'un triptyque dont on a détaché les volets qui contenaient les portraits en pied des frères Baumgartner, dont Albert Dürer parle souvent dans ses lettres à Pirkeimer; 3o la Sainte Trinité, qui appartient à un habitant d'Augsbourg. C'est un beau tableau largement peint et fort bien conçu.
Le musée Van Ertborn, d'Anvers, possède une magnifique grisaille; c'est le portrait de l'électeur Frédéric III, de Saxe, conforme à la gravure qu'Albert Dürer en a faite en 1524 et qui porte son monogramme si connu.
1526 nous apporte trois pages superbes. On voit la première à Aix-la-Chapelle; c'est un Christ qui fait ses adieux à sa Mère.
On voit la seconde à Vienne, dans la galerie du Belvédère; c'est le portrait d'un certain Johann Kleeberger, dont les grands yeux noirs et le teint mat sont très-poétiques. Il serait très-beau s'il avait un nez, mais ce détail lui manque presque absolument. Ce Kleeberger épousa Felicitas Pirkeimer, la fille de l'ami de Dürer. En 1532, deux ans après la mort de sa femme, il s'établit à Lyon où on ne l'appela bientôt que le bon Allemand, à cause du bien qu'il faisait aux pauvres. Lorsqu'il mourut, en 1546, ses compatriotes d'adoption lui élevèrent, sur le roc de Bourgneuf, une statue en bois, qui fut remplacée en 1849 par une statue en pierre, due au ciseau de M. Bonnaire.
La troisième est le portrait d'un des ancêtres de M. le conseiller et docteur Rodolphe Holzschuler, chef d'une illustre famille de Nuremberg, qui le montre aux étrangers avec une grâce parfaite. Son aïeul a cinquante-sept ans environ; mais malgré ses cheveux blancs, il a l'air fort jeune. Ce portrait est un chef-d'œuvre.
Il ne nous reste plus qu'à parler des tableaux qui n'ont pas de date certaine. Parmi ceux-là nous trouvons, à Venise, le célèbre Ecce Homo qui doit avoir été peint en 1505 ou en 1506.—A Vienne, dans la galerie de Fries, la Mort de la Vierge. La tête de la mère du Christ est le portrait fidèle de Marie de Bourgogne, première femme de Maximilien. Au second plan, on reconnaît l'empereur, son fils et un grand nombre de contemporains célèbres. La beauté de la couleur, le fini des détails et la ressemblance des personnages historiques donnent un grand attrait à cette admirable peinture.—A Florence, dans la galerie des Offices, la Madone avec l'Enfant. Ce tableau est mal placé; cependant on remarque la grâce et la beauté de la Vierge: on jurerait une de ces belles toiles de Jules Romain ou de son illustre maître. A Schleissheim, la Vierge, sainte Anne et l'Enfant Jésus endormi, tableau d'une exécution irréprochable, et une Mater dolorosa debout, les mains jointes.—Citons encore un Ecce Homo qui, pour ne pas valoir celui de Venise, n'est pas moins une fort belle chose dont la chapelle de Moritz, de Nuremberg, peut tirer grande vanité.—Hercule tuant les Harpies est un tableau peint à la détrempe; il en reste juste assez pour faire voir qu'il a été superbe et combien on doit le regretter.—Les Bustes des empereurs Charles et Sigismond, du château de Nuremberg, belles figures puissantes et majestueuses, peintes avec une grande sûreté de main.—Dans la galerie de Schleissheim, le Portrait d'un jeune savant, bon ouvrage exécuté à la détrempe, infiniment mieux conservé que l'Hercule dont nous avons déploré la fin prématurée.—A Anvers, au musée Van Ertborn, une Mater dolorosa. La Vierge, vêtue d'un manteau vert, est assise les mains jointes. Ce tableau est très-beau, très-fini, d'une couleur très-intense et d'une conservation parfaite; Otto Mündler l'attribue à Altdorfer. Il est peut-être d'Albert Dürer; les hommes distingués qui ont rédigé le livret du musée d'Anvers se contentent de dire qu'il appartient à l'école allemande. En Espagne ou en Italie on le donnerait sans hésiter à Albert Dürer. En Belgique, dans le doute, on s'abstient toujours, ce qui est à la fois plus honnête et plus habile.