Faut-il parler ici des peintures dont le musée de Saint-Pétersbourg gratifie trop généreusement Albert Dürer? Comme elles n'ont pas sur elles leur extrait de naissance ou leur passe-port, ce qui n'est pas toujours la même chose, nous aimons mieux les oublier pour n'avoir pas à les débaptiser.

La bibliothèque Ambroisienne de Milan possède la Conversion de saint Eustache, dont Albert Dürer a fait une de ses plus belles gravures.

A Rome, il y a un tableau de Dürer, où il nous montre des Avares repoussants, à force d'être vrais, et une copie de l'Adoration des rois, que l'on voit à Florence. Tout le monde croit qu'elle est faite par un des bons élèves de Dürer. Le directeur du musée seul déclare avec assurance que c'est un original. Dans trois ans, si Dieu prête vie à ce galant homme, ce que je désire de tout mon cœur, il assurera avec le même aplomb que le tableau de Florence est une simple contrefaçon;—trois ans plus tard, il nommera l'élève de Dürer qui l'a fait d'après celui de Rome; il dira, si on l'exige, combien de temps il a employé à ce travail, où il était logé, ce qu'il mangeait à ses repas, et il ne croira pas mentir. Rien ne peut être comparé à l'imagination d'un propriétaire de tableaux. Et un directeur de musée n'est-il pas propriétaire de tous les tableaux qu'il a sous sa garde?

Nous trouvons, à Turin, une Déposition de croix d'une belle couleur, et un

Dans la galerie du prince de Liechtenstein, à Vienne, il y a deux volets de triptyque dont le panneau central est absent: ce sont deux portraits en pied qui ne manquent pas de majesté et une petite esquisse à peine ébauchée, vrai chef-d'œuvre de naïveté.

A Dresde, on montre un portrait que l'on assure être celui de Lucas de Leyde, qu'Albert Dürer a fait à Anvers, en 1520, et dont il parle dans ses notes de voyage.—Un Portement de croix en figurines et en grisailles, et un Lapin à la gouache sur parchemin, d'une vérité parfaite;—il amuse beaucoup les enfants, les grandes personnes se contentent de l'admirer.

Nous trouvons dans le musée de Madrid deux allégories philosophiques et chrétiennes peintes sur des panneaux longs et étroits. Comme dans l'un et dans l'autre la mort joue le rôle principal, on prétend qu'ils ont été commandés par un seigneur du temps qui avait le spleen.

Et enfin les apôtres Pierre et Jean, Paul et Marc, que l'on admire à Munich, salle première, sous les numéros 71 et 76. Ils ne portent aucune date, mais le livret de la pinacothèque nous apprend qu'ils ont été faits en 1527, c'est-à-dire un an avant la mort d'Albert Dürer. Ces quatre apôtres pourraient être signés: Raphaël ou Fra Bartholomeo. Quelle élévation de style, quelle grandeur imposante et quelle noblesse! On les reconnaît, ce sont bien eux qui ont porté la parole du Christ par la terre entière. En peignant l'apôtre saint Jean, Albert Dürer lui a donné la belle et sympathique figure de Schiller. On dirait que le grand peintre a pressenti la venue du grand poëte et qu'il a voulu d'avance faire son portrait.

On remarquera sans doute que nous n'avons pas cité une seule fois Paris dans ce rapide travail; c'est qu'en effet notre musée impérial, qui contient quelques beaux dessins du Raphaël de l'Allemagne, n'a pas une seule de ses admirables peintures. Je n'accuse personne, je sais combien notre surintendant est artiste; je sais aussi, sans qu'il me l'ait dit, avec quelle joie il payerait, non pas au poids de l'or, ce serait trop bon marché, au poids du rubis, un tableau qui porterait la signature d'Albert Dürer ou son célèbre monogramme. Mais ceux qui ont le bonheur de posséder ces inimitables chefs-d'œuvre les gardent. Il lui serait facile de se procurer quelques-unes des innombrables contrefaçons que l'on fabrique par un procédé qui est d'une déplorable simplicité; le voici: on colle sur une plaque de cuivre une gravure du maître, on la met en couleur; on a soin de respecter le monogramme; on la vernit, on l'envoie en Hollande, d'où elle revient sans toucher terre; on la conduit à l'hôtel Drouot, où on la sert aux banquiers enrichis en un jour qui se font une galerie en une heure.

Si notre surintendant n'était pas lui-même un artiste distingué, il se laisserait prendre à ce piége, car il est quelquefois assez vraisemblablement ourdi, et nous aurions, comme quelques musées étrangers, une demi-douzaine d'Albert Dürer. Mais combien nous préférons l'absence du chef de l'école nurembergeoise à ces toiles douteuses qui font hausser les épaules aux vrais connaisseurs! Il y a encore assez de tableaux authentiques d'Albert Dürer dans les mains des particuliers, pour qu'un bon vent nous en amène un; s'il faut le payer cher, on le payera cher!