La tradition rapporte que, sur le pignon, à la hauteur du premier étage, s'avançait autrefois en saillie une loge vitrée qui servait d'atelier au maître; elle a été démolie, parce qu'elle menaçait ruine, et on a eu le tort de ne pas la reconstruire.
La ville de Nuremberg a acquis cette maison et lui a donné une noble destination en la réservant aux assemblées de la Société Albert Dürer et aux expositions permanentes d'objets d'art.—Les étrangers qui désirent visiter ce pieux souvenir historique sont fort bien accueillis par un artiste délégué, qui leur montre avec une grâce parfaite le rez-de-chaussée où Dürer faisait poser ses modèles; la grande salle du premier étage où le maître recevait ses élèves et ses amis, après ses longues journées de labeur, lorsque la belle Agnès l'autorisait à ne pas travailler le soir, ce qui était fort rare; et enfin le second étage où on voit la chambre à coucher d'Albert Dürer. C'est un réduit situé sur la cour, où le soleil n'a jamais daigné venir le saluer, et où un homme de moyenne taille peut à peine se tenir debout. Si j'offrais à mon domestique quelque chose de pareil, il m'aurait bientôt donné mon compte.
[9] Un jour, l'empereur Maximilien fit pour Albert Dürer ce que Charles-Quint fit plus tard pour le Titien, et François Ier pour Benvenuto Cellini, il maintint en équilibre l'échelle sur laquelle le peintre était monté, et dit aux gentilshommes de sa suite: «Vous le voyez, messieurs, le génie d'Albert Dürer le place même au-dessus de l'empereur.»
Un autre jour, Albert Dürer, dessinant sur une muraille, allait devoir interrompre son travail, parce qu'il ne se trouvait plus assez élevé, lorsque l'empereur Maximilien, qui était présent, ordonna à un de ses gentilshommes de se poser de façon que l'artiste pût se servir de lui pour s'exhausser. Le gentilhomme représenta humblement qu'il était prêt à obéir, bien qu'il trouvât cette posture fort humiliante; il ajouta qu'on ne pouvait guère plus avilir la noblesse, qu'en la faisant servir de marchepied à un peintre.
«Ce peintre, reprit l'empereur, est plus que noble par ses talents; je peux d'un paysan faire un noble, mais d'un noble je ne ferais jamais un artiste comme Albert Dürer.» Le soir même, Albert Dürer fut anobli par l'empereur, qui lui donna pour armes trois écussons d'argent, deux en chef et un en pointe sur champ d'azur.
Nous laissons la responsabilité de ces anecdotes à Karle de Mander, qui a fait des comédies charmantes et des fables fort spirituelles, dont il s'est un peu trop souvent souvenu quand il a écrit son histoire des peintres.
[10] Memini virum excellentem ingenio et virtute Albertum Durerum pictorem dicere, se juvenem floridas et maxime varias picturas amasse, seque admiratorem suorum operum valde lætatum esse, contemplando hanc varietatem in sua aliqua pictura.
Postea se senem cœpisse intueri naturam, et illius nativam faciem intueri conatum esse.
Quam cum non prorsus adsequi posset, dicebat se jam non esse admiratorem operum suorum ut olim, sed sæpe gemere intuentem suas tabulas et cogitare de infirmitate sua, etc., etc.
(Epistolæ Ph. Melancthonis., Ep. XLVII, page 42.)