— Mais sais-tu comment il a fini? On la jeté par une fenêtre, on la massacré, on la brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et on la dispersée à tous les vents.»

Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout endormi, vacillait de côté et dautre. Notre kibitka glissait rapidement sur le chemin dhiver… Tout à coup japerçus un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la rive escarpée du Iaïk. Un quart dheure après, nous entrions dans la forteresse de Bélogorsk.

CHAPITRE XII LORPHELINE

La kibitka sarrêta devant le perron de la maison du commandant. Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et étaient accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de lusurpateur; il était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa barbe. Le traître aida Pougatcheff à sortir de voiture, en exprimant par des paroles obséquieuses son zèle et sa joie. À ma vue il se troubla; mais se remettant bientôt: «Tu es avec nous? dit-il; ce devrait être depuis longtemps».

Je détournai la tête sans lui répondre.

Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que je connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le diplôme du défunt commandant, comme une triste épitaphe. Pougatcheff sassit sur ce même sofa où maintes fois Ivan Kouzmitch sétait assoupi au bruit des gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-même de leau-de-vie à son chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me désignant: «Offres-en un autre à Sa Seigneurie».

Chvabrine sapprocha de moi avec son plateau; je me détournai pour la seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff nétait pas content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance. Pougatcheff lui fit quelques questions sur létat de la forteresse, sur ce quon disait des troupes de limpératrice et sur dautres sujets pareils. Puis, tout à coup, et dune manière inattendue:

«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»

Chvabrine devint pâle comme la mort.

«Tsar, dit-il dune voix tremblante, tsar, … elle nest pas sous ma garde, elle est au lit dans sa chambre.