—Qui sait?

—Peut-être nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur, désirez-vous qu'on change le frère cuisinier? vous le savez, cher frère: Quaedam saturationes minus succedunt.

Ita, répond éternellement Gorenflot en redoublant de tendresse pour son âne.

—Vous caressez bien votre Panurge, mon frère, dit le prieur; la manie des voyages vous reprendrait-elle?

—Oh! répond alors Gorenflot avec un soupir.

Le fait est que c'est là le souvenir qui tourmente Gorenflot. Gorenflot, qui avait d'abord trouvé son éloignement du couvent un immense malheur, a découvert dans l'exil des joies infinies et inconnues dont la liberté est la source. Au milieu de son bonheur, un ver le pique au coeur: c'est le désir de la liberté; la liberté avec Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir pourquoi, peut-être parce que, de temps en temps, il le bat.

—Hélas! dit timidement un jeune frère qui a suivi le jeu de la physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et que le séjour du couvent fatigue le révérend père.

—Pas précisément; dit Gorenflot; mais je sens que je suis né pour une vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le prêche de la borne.

Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de maître Claude Bonhommet, à la salle basse de la Corne-d'Abondance.

Depuis la soirée de la Ligue, ou plutôt depuis la matinée du lendemain où il est rentré à son couvent, on ne l'a pas laissé sortir; depuis que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redoublé de prudence.