—Non, répondit Beauchamp, je suis même parfaitement étranger à la question; aussi viens-je pour autre chose.
—Et pourquoi venez-vous?
—Pour l'article Morcerf.
—Ah! oui, vraiment: n'est-ce pas que c'est curieux?
—Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous risquez un procès fort chanceux.
—Pas du tout; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l'appui, et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra tranquille; d'ailleurs, c'est un service à rendre au pays que de lui dénoncer les misérables indignes de l'honneur qu'on leur fait.»
Beauchamp demeura interdit.
«Mais qui donc vous a si bien renseigné? demanda-t-il; car mon journal, qui avait donné l'éveil, a été forcé de s'abstenir faute de preuves, et cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morcerf, puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'opposition.
—Oh! mon Dieu, c'est bien simple; nous n'avons pas couru après le scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous jeter dans la voie de l'accusation, il nous a annoncé qu'à notre refus l'article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez, Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante; nous n'avons pas voulu laisser perdre celle-là. Maintenant le coup est porté; il est terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe.»
Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu'à baisser la tête, et sortit au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf.