— Fais que nous soupions seuls, dit d’Artagnan, j’ai à te parler.
Planchet regarda son ancien maître d’une façon significative.
— Oh! tranquillise-toi, ce n’est rien que d’agréable, dit d’Artagnan.
— Tant mieux! tant mieux!...
Et Planchet respira, tandis que d’Artagnan s’asseyait fort simplement dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait connaissance des localités. La boutique était bien garnie; on respirait là un parfum de gingembre, de cannelle et de poivre pilé qui fit éternuer d’Artagnan. Les garçons, heureux d’être aux côtés d’un homme de guerre aussi renommé qu’un lieutenant de mousquetaires qui approchait la personne du roi, se mirent à travailler avec un enthousiasme qui tenait du délire, et à servir les pratiques avec une précipitation dédaigneuse que plus d’un remarqua.
Planchet encaissait l’argent et faisait ses comptes entrecoupés de politesses à l’adresse de son ancien maître.
Planchet avait avec ses clients la parole brève et la familiarité hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n’attend personne. D’Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous analyserons plus tard. Il vit peu à peu la nuit venir; et enfin, Planchet le conduisit dans une chambre du premier étage, où, parmi les ballots et les caisses, une table fort proprement servie attendait deux convives.
D’Artagnan profita d’un moment de répit pour considérer la figure de Planchet, qu’il n’avait pas vu depuis un an.
L’intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage n’était pas boursouflé. Son regard brillant jouait encore avec facilité dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle toutes les saillies caractéristiques du visage humain, n’avait encore touché ni à ses pommettes saillantes, indice de ruse et de cupidité, ni à son menton aigu, indice de finesse et de persévérance. Planchet trônait avec autant de majesté dans sa salle à manger que dans sa boutique. Il offrit à son maître un repas frugal, mais tout parisien: le rôti cuit au four du boulanger, avec les légumes, la salade, et le dessert emprunté à la boutique même. D’Artagnan trouva bon que l’épicier eût tiré de derrière les fagots une bouteille de ce vin d’Anjou qui, durant toute la vie de d’Artagnan, avait été son vin de prédilection.
— Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de bonhomie, c’était moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j’ai le bonheur que vous buviez le mien.