Tandis que d’Artagnan et Porthos regardaient avec une ferveur de bon goût qui déguisait une extrême impatience de pousser en avant, un dais magnifique s’approchait, précédé de cent jésuites et de cent dominicains, et escorté par deux archidiacres, un trésorier, un pénitencier et douze chanoines. Un chantre à la voix foudroyante, un chantre trié certainement dans toutes les voix de la France, comme l’était le tambour-major de la garde impériale dans tous les géants de l’Empire, un chantre, escorté de quatre autres chantres qui semblaient n’être là que pour lui servir d’accompagnement, faisait retentir les airs et vibrer les vitres de toutes les maisons.
Sous le dais apparaissait une figure pâle et noble, aux yeux noirs, aux cheveux noirs mêlés de fils d’argent, à la bouche fine et circonspecte, au menton proéminent et anguleux.
Cette tête, pleine de gracieuse majesté, était coiffée de la mitre épiscopale, coiffure qui lui donnait, outre le caractère de la souveraineté, celui de l’ascétisme et de la méditation évangélique.
— Aramis! s’écria involontairement le mousquetaire quand cette figure altière passa devant lui.
Le prélat tressaillit; il parut avoir entendu cette voix comme un mort ressuscitant entend la voix du Sauveur. Il leva ses grands yeux noirs aux longs cils et les porta sans hésiter vers l’endroit d’où l’exclamation était partie. D’un seul coup d’œil, il avait vu Porthos et d’Artagnan près de lui. De son côté, d’Artagnan, grâce à l’acuité de son regard, avait tout vu, tout saisi. Le portrait en pied du prélat était entré dans sa mémoire pour n’en plus sortir.
Une chose surtout avait frappé d’Artagnan. En l’apercevant, Aramis avait rougi, puis il avait à l’instant même concentré sous sa paupière le feu du regard du maître et l’imperceptible affectuosité du regard de l’ami.
Il était évident qu’Aramis s’adressait tout bas cette question: «Pourquoi d’Artagnan est-il là avec Porthos, et que vient-il faire à Vannes?» Aramis comprit tout ce qui se passait dans l’esprit de d’Artagnan en reportant son regard sur lui et en voyant qu’il n’avait pas baissé les yeux.
Il connaît la finesse de son ami et son intelligence; il craint de laisser deviner le secret de sa rougeur et de son étonnement. C’est bien le même Aramis, ayant toujours un secret à dissimuler. Aussi, pour en finir avec ce regard d’inquisiteur qu’il faut faire baisser à tout prix, comme à tout prix un général éteint le feu d’une batterie qui le gêne, Aramis étend sa belle main blanche, à laquelle étincelle l’améthyste de l’anneau pastoral, il fend l’air avec le signe de la croix et foudroie ses deux amis avec sa bénédiction. Peut-être, rêveur et distrait, d’Artagnan, impie malgré lui, ne se fût point baissé sous cette bénédiction sainte; mais Porthos a vu cette distraction, et, appuyant amicalement sa main sur le dos de son compagnon, il l’écrase vers la terre.
D’Artagnan fléchit: peu s’en faut même qu’il ne tombe à plat ventre.
Pendant ce temps, Aramis est passé.