Nous ne chercherons donc pas d’Artagnan à Fontainebleau, ce serait chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le retrouverons rue des Lombards, au Pilon d’Or, chez notre vénérable ami Planchet.
Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fenêtre est ouverte, c’est celle d’une chambre de l’entresol.
Un parfum d’épicerie, mêlé au parfum moins exotique, mais plus pénétrant, de la fange de la rue monte aux narines du mousquetaire.
D’Artagnan, couché sur une immense chaise à dossier plat, les jambes, non pas allongées, mais posées sur un escabeau, forme l’angle le plus obtus qui se puisse voir.
L’œil, si fin et si mobile d’habitude, est fixe, presque voilé, et a pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l’on aperçoit derrière la déchirure des cheminées; il y a du bleu tout juste ce qu’il en faudrait pour mettre une pièce à l’un des sacs de lentilles ou de haricots qui forment le principal ameublement de la boutique du rez-de-chaussée.
Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale, d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner et le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves cerveaux ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée, tant la matière guette avec férocité aux portes de l’intelligence, et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le crâne un symptôme de pensée.
Nous avons dit qu’il faisait nuit; les boutiques s’allumaient tandis que les fenêtres des appartements supérieurs se fermaient; une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit régulier de son pas.
D’Artagnan continuait à ne rien entendre et à ne rien regarder que le coin bleu de son ciel.
À deux pas de lui, tout à fait dans l’ombre, couché sur un sac de maïs, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son menton, regardait d’Artagnan penser, rêver ou dormir les yeux ouverts.
L’observation durait déjà depuis fort longtemps.